Les araignées ne sont pas vendeuses.

C’est une histoire drôle, ou presque.

L’histoire d’un flop.

Un souvenir gênant que vous aimeriez bien glisser sous le tapis.

Il était une fois un représentant d’une célèbre maison d’édition qui un beau jour vous conseille un roman. Il y est question d’une invasion d’araignées qui plonge le monde dans le chaos… Curieux de découvrir ce thriller apocalyptique, vous lisez quelques pages et très vite vous continuez. Il faut admettre que ça fonctionne plutôt bien ! Certes on ne fait pas dans la dentelle littéraire, mais après tout un « blockbuster » de temps en temps, qu’il soit livresque ou cinématographique, ça ne fait pas de mal. Vous le mettez donc en avant à la librairie et rédigez même un petit texte de présentation.

Mais voilà… Les araignées, ça ne fait pas vendre ! (en tout cas, pas chez nous) Malgré quelques tentatives de conseil, les moments de solitude se succèdent et la pile ne descend pas. Alors vous espérez que ça marchera tout seul, après tout la couverture est réussie… Mais non rien à faire. Cela devient la pile de trop, le coup de coeur que vous traînez comme un boulet. Vos collègues vous regardent avec un petit sourire en coin et un air affligé à chaque nouvel échec… Vous surprenez des regards entendus et des yeux levés au ciel… Même votre apprentie ne vous respecte plus, c’est la fin. Au bout du compte, après des mois et une petite couche de poussière, vous finissez par accepter l’inéluctable : c’est un bide. Alors vous retournez la pile de neuf exemplaires (parce que vous en avez vendu un malgré tout, peut-être sur un malentendu mais c’est mieux que rien) discrètement la nuit, librairie fermée, entre deux patrouilles de la police municipale, pour que personne n’assiste à votre humiliation.

Mais ce n’est pas grave, vous n’êtes pas rancunier, vous retenterez au moment de la sortie en poche ! Ah mais justement, c’est maintenant… Zut !

(En plus c’est une trilogie…)

Frédéric

Eclosion, Ezekiel Boone, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérôme Orsoni, Babel Actes Sud 8.80 €

Relire : Chroniques Martiennes

Confinement Livre 2 : Le livre qui ne vous laissera jamais tomber.

Je ne compte plus mes relectures des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury. Mon exemplaire d’origine (Présence du futur n°1 / Denoël) montre d’ailleurs des signes de faiblesse, certaines pages sont devenues presque illisibles, les mots se sont effacés, comme si l’encre s’était évaporée ou dissoute.

Souvent relu à l’occasion de vacances, dans des moments de calme ou de rêverie, c’est cette fois-ci en tant que compagnon, en tant que soutien et ami fidèle qu’il a pris place entre mes mains, comme un vieux chat ronronnant.

Chroniques Martiennes est un recueil de nouvelles, dont une majorité furent publiées en magazine entre 1945 et 1950. Enrichies par la suite, elles forment un ensemble cohérent et racontent la conquête de Mars par les hommes sur 30 ans, le premier départ ayant lieu en 2030.

C’est une pièce majeure de la science-fiction de « l’âge d’or », celle des années 50, mais c’est aussi une oeuvre humaniste empreinte d’une douce poésie et parfois teintée de mélancolie. Bradbury y fait preuve aussi d’un grand sens de l’humour, n’hésitant pas à tacler ses contemporains, en critiquant avec finesse le mode de vie bourgeois de l’american way of life, entre confort, consommation, arrogance et futilité.

Alors que les premières tentatives humaines pour conquérir Mars se soldent par des échecs cuisants, les martiens étant bien facétieux, les hommes finissent par l’emporter d’une curieuse manière : une simple maladie…

« Spender tourna les talons et alla s’asseoir près du feu pour s’absorber dans la contemplation des flammes. La varicelle, bon sang, la varicelle, quand on y pense ! Une race s’édifie pendant un million d’années, s’affine, érige des cités comme celles qui nous entourent, fait tout son possible pour acquérir respect et beauté, et meurt. Une partie meurt lentement, en son temps, avant notre ère, avec dignité. Mais le reste ? Ce qui reste de Mars meurt-il d’une maladie portant un nom élégant, terrifiant ou auguste ? Non, par tous les saints, il faut que ce soit de la varicelle, une maladie infantile, une maladie qui ne tue même pas les enfants sur la Terre ! Ce n’est pas bien et ce n’est pas juste. Autant dire que les grecs sont morts des oreillons, ou que les fiers romains, sur leurs magnifiques collines, ont succombé à la mycose. »

Les années et les décennies passent, puis une guerre atomique ravage la Terre, les hommes quittent alors Mars pour retourner mourir sur leur planète d’origine, laissant un monde en ruine et sans vie… ou presque.

Plus que jamais dans ce livre, Bradbury exprime à merveille les doutes, les peurs et les petites joies d’une humanité orgueilleuse mais bien fragile. Dans ses « Chroniques », Mars est un monde étrange, plein de fantaisie, fait de silence et de vent, de sable et de montagnes bleues. S’y perdre et s’y oublier est un vin précieux.

« Il y avait dans l’air comme une odeur de Temps. Il sourit et retourna cette drôle d’idée dans sa tête. Il y avait là quelque chose à creuser. A quoi pouvait bien ressembler l’odeur du Temps ? À celle de la poussière, des horloges et des gens. Et si on se demandait quelle sorte de bruit faisait le Temps, ce ne pouvait être que celui de l’eau ruisselant dans une grotte obscure, des pleurs, de la terre tombant sur des couvercles de boîtes aux échos caverneux, de la pluie. Et en allant plus loin, quel aspect présentait le Temps ? Le Temps était de la neige en train de tomber silencieusement dans une pièce plongée dans le noir, ou un film muet dans un cinéma d’autrefois, des milliards de visages dégringolant comme ces ballons du Nouvel An, sombrant, s’abîmant dans le néant. Tels étaient l’odeur, le bruit et l’aspect du Temps. Et ce soir [] on pouvait presque toucher le Temps. »

Relire est une chance.

Frédéric

Chroniques Martiennes, Ray Bradbury, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Chambon et Henri Robillot. Préface de Tristan Garcia. Edition « Anniversaire 20 ans de la collection Lunes d’Encre », Denoël 19.90 €

Le dernier Loup-garou

Il est le dernier de sa race.

Depuis plus de 150 ans il passe d’une identité à une autre, essayant de se fondre parmi le commun des mortels, assumant sa malédiction tant bien que mal.

Traqué par une société secrète depuis des décennies, il ne doit sa survie qu’à la ruse, l’argent et au soutien d’un ami infiltré et fidèle. Mais la Chasse se rapproche et il n’est pas sûr que Jake Marlowe puisse voir une nouvelle fois la pleine Lune. Qu’importe car Jake est usé, fatigué et ne se remet pas de la mort de sa femme. Il ne lui reste plus qu’à attendre l’inéluctable, sa mise à mort lors de sa prochaine transformation.

Mais une rencontre imprévue pourrait bien changer la donne.

Jake est-il vraiment le dernier Loup-garou ?

(Roulement de tambours)

Vous l’aurez compris les lycanthropes sont de retour et ils ne sont pas contents !

Grâce à Glen Duncan, nos amis poilus à quatre pattes (ou deux) peuvent enfin s’exprimer au coeur d’un grand roman fantastique qui ne soit pas seulement une fable pour adolescent. Tout en se jouant des clichés du genre (les vampires sont blasés, furtifs et séduisants…), l’auteur a su construire une histoire captivante et crédible. Grâce à des descriptions incroyables (la dualité homme-loup est très bien rendue, et les scènes de transformation n’ont rien à envier au cinéma), à une narration rythmée et moderne, un style nerveux pour les scènes d’action et lyrique pour les retours dans le passé, on plonge dans ce livre en se léchant les babines, et l’espace de quelques pages on serait tenté d’y croire.

Haletant (sans jeux de mots), inventif, drôle lorsqu’il n’est pas terrifiant, Le Dernier Loup-garou est une occasion de se faire plaisir et de prouver qu’il n’y a pas que les vampires dans la vie. On espère une suite !

Pour public averti : les lycanthropes ont une forte libido.

Le dernier Loup-garou, Glen Duncan,

éditions Denoël Lunes d’encre 22.50 €.