Washington Black

Confinement livre 4 : le poche qui devait sortir le 9 avril.

Peut-être aviez-vous lu l’année dernière Washington Black, d’Esi Edugyan paru aux éditions Liana Levi ? Si ce n’est pas le cas, vous aurez bientôt une deuxième chance avec la sortie prochaine en folio de ce singulier roman canadien.

Comme le dit si bien un critique littéraire : « Exceptionnel roman initiatique, Washington Black donne le sentiment de retomber en enfance. » Pas dans le sens où ce livre s’adresse à la jeunesse, mais parce qu’il peut réveiller l’enfant qui sommeille en vous et vous emporter  loin de votre quotidien. Ce qui actuellement, vous en conviendrez, ne se refuse pas !

Tout commence à la Barbade en 1830, les Antilles britanniques où règne alors un esclavage qui n’a rien à envier à celui des Etats du sud américain. Washington Black est un esclave de onze ans qui est loin de se douter qu’il est sur le point de vivre une série d’aventures qui bouleverseront sa vie. Tandis que le propriétaire de la plantation où il est exploité est un homme froid et cruel, son frère plus modéré ambitionne de construire un dirigeable et de révolutionner cette technique encore balbutiante. Intrigué par les talents de dessinateur de Washington Black, il en fait son apprenti et le compagnon de ses expériences. Mais un drame imprévu fait les événements se précipiter.

Des Antilles au Pôle Nord, en passant par Londres ou le Maroc, notre héros vivra mille péripéties, tentera se s’affranchir de sa condition et de trouver une liberté dans un siècle fait de paradoxes où le progrès technique et les découvertes peinent à effacer l’ancien monde.

On entre dans ce roman avec la même insouciance que dans un récit de Jules Verne, heureux et étonné par l’audace de cette poignante odyssée rocambolesque.

Frédéric

Washington Black, Esi Edugyan, traduit de l’anglais (Canada) par Michelle Herpe-Voslinsky

A paraître en Folio prochainement… Sinon disponible chez Liana Levi à 22 €

Ces montagnes à jamais

Confinement livre 3 : le roman américain qui a un coeur gros comme ça.

L’Amérique va mal semble vouloir dire Joe Wilkins, l’auteur de Ces montagnes à jamais (en vo : Fall back down when I die) paru chez Gallmeister début mars. Particulièrement l’Amérique rurale, des montagnes justement, ici celles du Montana. La peur, la bêtise mais aussi la pauvreté, le manque d’instruction dû aux carences d’un système éducatif démissionnaire, sont les ingrédients d’une recette bien connue de tous et au goût amer. C’est dans cette Amérique cul-terreuse et violente que tentent de survivre Wendell Newman, un employé de ranch dont l’héritage paternel est lourd à porter, et Gillian, une enseignante conseillère en éducation qui essaye d’empêcher le naufrage de son école. Tout autour il y a la suspicion, la paranoïa des éleveurs, la haine de l’Etat fédéral, les milices armées et les survivalistes du dimanche. Et puis il y a Rowdy, un garçon de sept ans qui ne dit pas un mot et que Wendell prend sous son aile. Et là tout d’un coup il y a comme un petit air d’espoir, mais pas pour très longtemps…

Ces montagnes à jamais est un très beau premier roman, avec des personnages taillés pour le cinéma, à la fois durs et fragiles, qui aspirent à vivre en paix dans un monde meilleur. Et même si cela ne dure que le temps d’un livre, on se dit qu’il est encore possible d’y croire.

Frédéric

Ces montagnes à jamais, Joe Wilkins, traduit de l’américain par Laura Derajinski, Gallmeister 23 €

Relire : Chroniques Martiennes

Confinement Livre 2 : Le livre qui ne vous laissera jamais tomber.

Je ne compte plus mes relectures des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury. Mon exemplaire d’origine (Présence du futur n°1 / Denoël) montre d’ailleurs des signes de faiblesse, certaines pages sont devenues presque illisibles, les mots se sont effacés, comme si l’encre s’était évaporée ou dissoute.

Souvent relu à l’occasion de vacances, dans des moments de calme ou de rêverie, c’est cette fois-ci en tant que compagnon, en tant que soutien et ami fidèle qu’il a pris place entre mes mains, comme un vieux chat ronronnant.

Chroniques Martiennes est un recueil de nouvelles, dont une majorité furent publiées en magazine entre 1945 et 1950. Enrichies par la suite, elles forment un ensemble cohérent et racontent la conquête de Mars par les hommes sur 30 ans, le premier départ ayant lieu en 2030.

C’est une pièce majeure de la science-fiction de « l’âge d’or », celle des années 50, mais c’est aussi une oeuvre humaniste empreinte d’une douce poésie et parfois teintée de mélancolie. Bradbury y fait preuve aussi d’un grand sens de l’humour, n’hésitant pas à tacler ses contemporains, en critiquant avec finesse le mode de vie bourgeois de l’american way of life, entre confort, consommation, arrogance et futilité.

Alors que les premières tentatives humaines pour conquérir Mars se soldent par des échecs cuisants, les martiens étant bien facétieux, les hommes finissent par l’emporter d’une curieuse manière : une simple maladie…

« Spender tourna les talons et alla s’asseoir près du feu pour s’absorber dans la contemplation des flammes. La varicelle, bon sang, la varicelle, quand on y pense ! Une race s’édifie pendant un million d’années, s’affine, érige des cités comme celles qui nous entourent, fait tout son possible pour acquérir respect et beauté, et meurt. Une partie meurt lentement, en son temps, avant notre ère, avec dignité. Mais le reste ? Ce qui reste de Mars meurt-il d’une maladie portant un nom élégant, terrifiant ou auguste ? Non, par tous les saints, il faut que ce soit de la varicelle, une maladie infantile, une maladie qui ne tue même pas les enfants sur la Terre ! Ce n’est pas bien et ce n’est pas juste. Autant dire que les grecs sont morts des oreillons, ou que les fiers romains, sur leurs magnifiques collines, ont succombé à la mycose. »

Les années et les décennies passent, puis une guerre atomique ravage la Terre, les hommes quittent alors Mars pour retourner mourir sur leur planète d’origine, laissant un monde en ruine et sans vie… ou presque.

Plus que jamais dans ce livre, Bradbury exprime à merveille les doutes, les peurs et les petites joies d’une humanité orgueilleuse mais bien fragile. Dans ses « Chroniques », Mars est un monde étrange, plein de fantaisie, fait de silence et de vent, de sable et de montagnes bleues. S’y perdre et s’y oublier est un vin précieux.

« Il y avait dans l’air comme une odeur de Temps. Il sourit et retourna cette drôle d’idée dans sa tête. Il y avait là quelque chose à creuser. A quoi pouvait bien ressembler l’odeur du Temps ? À celle de la poussière, des horloges et des gens. Et si on se demandait quelle sorte de bruit faisait le Temps, ce ne pouvait être que celui de l’eau ruisselant dans une grotte obscure, des pleurs, de la terre tombant sur des couvercles de boîtes aux échos caverneux, de la pluie. Et en allant plus loin, quel aspect présentait le Temps ? Le Temps était de la neige en train de tomber silencieusement dans une pièce plongée dans le noir, ou un film muet dans un cinéma d’autrefois, des milliards de visages dégringolant comme ces ballons du Nouvel An, sombrant, s’abîmant dans le néant. Tels étaient l’odeur, le bruit et l’aspect du Temps. Et ce soir [] on pouvait presque toucher le Temps. »

Relire est une chance.

Frédéric

Chroniques Martiennes, Ray Bradbury, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Chambon et Henri Robillot. Préface de Tristan Garcia. Edition « Anniversaire 20 ans de la collection Lunes d’Encre », Denoël 19.90 €