Le Fantôme d’Odessa

L’oeuvre d’Isaac Babel, confisquée, morcelée et reconstituée peut s’avérer difficile à appréhender. Le roman graphique de Camille de Toledo et d’Alexander Pavlenko, Le Fantôme d’Odessa, permet justement d’en saisir la particularité, la profondeur et la force.

Au printemps 1939 Isaac Babel est arrêté et incarcéré à la tristement célèbre prison de la Loubianka. Torturé pendant des mois, il sera finalement exécuté le 27 janvier 1940 d’une balle dans la nuque, sur un ordre signé de Staline. Pendant des années le régime fera croire à sa femme et à sa fille réfugiées à Paris qu’il est toujours emprisonné…

Le Fantôme d’Odessa s’articule principalement autour de trois récits : celui de sa femme apprenant l’existence d’une lettre d’adieu de son mari miraculeusement retrouvée, les angoisses et les remords de Babel en prison, et les aventures du bandit juif Bénia Krik pendant la révolution Russe, scénario qu’écrivit Babel pour le réalisateur Sergueï Eisenstein (Le Cuirassé Potemkine c’est lui) dont le film ne vit finalement jamais le jour.

Avec un traitement graphique à chaque fois différent, ces trois récits nous content la folie d’une révolution construite sur des jeux de pouvoir, sur la corruption, dans la violence et le sang, bien loin des idéaux. A cela s’ajoute les deux guerres mondiales et l’avènement d’un monstre froid et calculateur, Staline.

Le Fantôme d’Odessa est une bande dessinée poignante, le tableau d’une Russie désenchantée mais aussi une ode à la résistance, à la liberté, et un hommage aux nombreux artistes et écrivains persécutés. Enfin c’est une formidable invitation à vous plonger dans la grande littérature russe !

Tout à la fin de l’oeuvre, vous pourrez découvrir un entretien des auteurs avec Sophie Benech, éditrice et grande traductrice du russe qui a notamment traduit toute l’oeuvre disponible d’Isaac Babel aux éditions Le Bruit du Temps.

Le Fantôme d’Odessa, Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, Denoël Graphic 24,90 €

Fête de la Librairie Indépendante !

Il y a 40 ans un jeune ministre s’attaquait à la dérégulation du prix du Livre et proposait une loi obligeant l’éditeur à fixer un prix valable chez tous les détaillants. Ce prix unique avait pour objectif d’empêcher les grandes surfaces, la FNAC en tête, d’écraser le marché du Livre en pratiquant des rabais que les librairies ne pouvaient appliquer. En préservant le marché, le pari était de permettre aussi à la création littéraire de perdurer et à un pays de sauvegarder une partie de son identité et de sa richesse.

Ce ne fut pas facile pour le jeune ministre. Attaqué de toutes parts par un lobbying armé jusqu’aux dents, il se sentit bien seul malgré le soutien précieux de Jérôme Lindon des éditions de Minuit. Mais le jeune ministre fort de sa conviction ne lâcha rien et se battit jusqu’au bout. La raison et la loi l’emportèrent.

Ce ministre s’appelait Jack Lang et la loi porte son nom.

Ce samedi 24 avril, à l’occasion de la Fête de la Librairie Indépendante, nous rendons hommage aux 40 ans de la Loi Lang de 1981, cette Loi qui nous protège tous, lecteurs, auteurs, éditeurs et libraires.

Que vive la loi unique du prix du livre ! Est un recueil spécialement édité pour l’occasion (par l’Association Verbes, avec le soutien de nombreux éditeurs et partenaires) et vous sera offert ce jour pour l’achat d’un livre ! Vous y retrouverez Agnès Desarthe, Mathieu Sapin, Mohammed Aïssaoui, Jean-Yves Mollier, Alban Cerisier, Antoine Gallimard et la libraire Marie-Rose Guarniéri. Chacune et chacun à sa manière racontent son attachement aux livres, aux librairies et à cette loi courageuse.

Le prix du livre est le même partout, et c’est tant mieux !

Frédéric

L’Inconnu de la poste

C’est avant tout l’histoire d’une femme assassinée. Plus d’une vingtaine de coups de couteaux. Tout le monde l’aimait. Elle était belle mais fragile, perturbée par une séparation. Elle a été tuée dans son minuscule bureau de poste pour un butin misérable.

Puis surviennent des personnages incroyables, tout à la fois pathétiques et attachants, des vies invisibles ou des destins brisés aux noms improbables : Tintin, Rambouille, Thomassin… Mais aussi un père fou de douleur, figure locale, qui veut le meurtrier de sa fille mais surtout la vérité. C’est un film impensable et pourtant parfait car tout est là pour que ça fonctionne. Mais en vérité rien ne va.

On trouve aussi des gendarmes d’élite qui patinent, s’enlisent, misent tout sur la police scientifique et focalisent sur des pistes qui n’en sont pas. Il y a des avocats stars, des magistrats, ça fait du bruit et ça dure longtemps, trop longtemps. Au bout de dix ans d’enquête on est pas loin du fiasco. Il y a des carrières en jeu, alors tant pis si ça ne passe pas, si rien ne tient. On monte un dossier tant bien que mal avec des témoins peu fiables et on y va quand même. On finit par se convaincre sans avoir pourtant l’ombre d’une preuve. Pas d’ADN, rien qui « matche ». Il ne reste que Thomassin, un acteur déchu, césarisé, qui parle à tort et à travers, alcoolique aux piètres fréquentations mais gentil comme tout. Tant pis si on a pas grand-chose à part une vague conversation dans un cimetière. Après tout, il habite en face du lieu du crime. Il est bizarre. C’est forcément lui.

Sauf que contre toute attente, Thomassin disparaît. Alors qu’on l’attend au tribunal, il rate une correspondance et s’évapore en plein cœur de Nantes. Son portable cesse d’émettre.

Florence Aubenas livre dans L’inconnu de la poste un récit incroyable, passionnant, entre chronique judiciaire haletante et portrait d’une France diagonale hors du temps mais rattrapée par la misère. Avec une formidable et profonde empathie, l’auteure fait de chaque protagoniste de cette triste histoire un héros à part entière. Avec ses faiblesses, ses blessures mais aussi ses petites joies, ses bonheurs simples. Au cœur d’un décor sans pareil, une vieille station frontalière reconvertie dans l’industrie du plastique, Florence Aubenas décrit les mécanismes d’un immense ratage, avec une intelligence et une minutie pleine d’humanité. Une enquête indispensable qui claque comme le bruit d’une vieille machine à écrire, celle d’une grande journaliste.

A lire absolument !

 

L’Inconnu de la poste, Florence Aubenas, éditions de L’Olivier 19 €