Bélhazar

« Tout est vrai. »

Ainsi commence ce récit incroyable, écrit autant avec le ventre qu’avec le coeur, qui oscille entre roman, enquête et plongée introspective.

L’histoire d’un drame : un contrôle d’identité qui tourne mal. Des adolescents, une arme. Un coup qui part et une vie qui disparaît à jamais. L’histoire d’une malédiction aussi : un jeune présent sur les lieux du drame se retrouve à l’hôpital psychiatrique, il ne parlera plus. Un gendarme se suicide peu après. Un avocat star prend les choses en main mais finit aussi par se suicider. Quelques années plus tard, un autre avocat s’empare du dossier et veut aller au bout de l’affaire. Il mourra dans l’attentat du Bataclan.

La famille, désemparée, appelle l’auteur qui a eu Bélhazar comme élève et le supplie de reprendre l’enquête à zéro. Lui seul peut découvrir la vérité, c’est la dernière chance. Mais derrière les faits, il y a une histoire, et pour connaître l’histoire il faut comprendre : qui était Bélhazar ?

Délaissant sa propre vie, l’auteur lâche tout et part en quête, quitte à se perdre. Peu à peu un adolescent singulier se dessine. Etrange mais charismatique, qui intrigue mais fascine. Ses camarades le surnomment « Le regardeur de soleils », sa présence inquiète autant qu’elle rassure. Peintre, artiste, d’une déconcertante maturité, il navigue au bord d’un monde qui n’existe que dans son imagination, au coeur d’un labyrinthe entre Alice au pays des merveilles et les tranchées de la première guerre mondiale. Bélhazar est un astre incandescent et une étoile noire, mais il fait le bonheur de ses parents. L’auteur sait que la vérité est là, quelque part, mais elle lui brûle les mains. Peut-être ne vaut-il mieux pas la trouver.

Jérôme Chantreau, dont c’est le troisième roman, donne tout dans ce texte et livre une performance éblouissante, mémorable. Bélhazar est un mystère, il porte un secret, comme toutes les vies. Entre stupeur et admiration, nous en sommes les témoins.

Bélhazar, Jérôme Chantreau, éditions Phébus 19 €
Paru le 19 août 2021

Frédéric

L’Inconnu de la poste

C’est avant tout l’histoire d’une femme assassinée. Plus d’une vingtaine de coups de couteaux. Tout le monde l’aimait. Elle était belle mais fragile, perturbée par une séparation. Elle a été tuée dans son minuscule bureau de poste pour un butin misérable.

Puis surviennent des personnages incroyables, tout à la fois pathétiques et attachants, des vies invisibles ou des destins brisés aux noms improbables : Tintin, Rambouille, Thomassin… Mais aussi un père fou de douleur, figure locale, qui veut le meurtrier de sa fille mais surtout la vérité. C’est un film impensable et pourtant parfait car tout est là pour que ça fonctionne. Mais en vérité rien ne va.

On trouve aussi des gendarmes d’élite qui patinent, s’enlisent, misent tout sur la police scientifique et focalisent sur des pistes qui n’en sont pas. Il y a des avocats stars, des magistrats, ça fait du bruit et ça dure longtemps, trop longtemps. Au bout de dix ans d’enquête on est pas loin du fiasco. Il y a des carrières en jeu, alors tant pis si ça ne passe pas, si rien ne tient. On monte un dossier tant bien que mal avec des témoins peu fiables et on y va quand même. On finit par se convaincre sans avoir pourtant l’ombre d’une preuve. Pas d’ADN, rien qui « matche ». Il ne reste que Thomassin, un acteur déchu, césarisé, qui parle à tort et à travers, alcoolique aux piètres fréquentations mais gentil comme tout. Tant pis si on a pas grand-chose à part une vague conversation dans un cimetière. Après tout, il habite en face du lieu du crime. Il est bizarre. C’est forcément lui.

Sauf que contre toute attente, Thomassin disparaît. Alors qu’on l’attend au tribunal, il rate une correspondance et s’évapore en plein cœur de Nantes. Son portable cesse d’émettre.

Florence Aubenas livre dans L’inconnu de la poste un récit incroyable, passionnant, entre chronique judiciaire haletante et portrait d’une France diagonale hors du temps mais rattrapée par la misère. Avec une formidable et profonde empathie, l’auteure fait de chaque protagoniste de cette triste histoire un héros à part entière. Avec ses faiblesses, ses blessures mais aussi ses petites joies, ses bonheurs simples. Au cœur d’un décor sans pareil, une vieille station frontalière reconvertie dans l’industrie du plastique, Florence Aubenas décrit les mécanismes d’un immense ratage, avec une intelligence et une minutie pleine d’humanité. Une enquête indispensable qui claque comme le bruit d’une vieille machine à écrire, celle d’une grande journaliste.

A lire absolument !

 

L’Inconnu de la poste, Florence Aubenas, éditions de L’Olivier 19 €

Bienvenue en 2021 !

A toutes et à tous nous vous souhaitons la plus belle des nouvelles années !

Une année douce et joyeuse, en route vers l’espoir d’un monde apaisé et juste, avec en ligne d’horizon la liberté et la joie de nous retrouver.

Et une certitude : la littérature ne nous laissera pas tomber !

Merci pour votre soutien, grâce à vous ce fut un mois de décembre historique pour L’Odyssée et les librairies indépendantes. Une embellie inespérée qui permet aux auteurs, aux éditeurs et aux libraires d’être confiants en l’avenir et de se projeter dans le futur.

N’oubliez pas que derrière chacune de vos commandes, il y a un auteur, un éditeur, un imprimeur, souvent un diffuseur, un distributeur, un transporteur, un libraire… Une foule de petites mains qui, comme en décembre, travaillent parfois jour et nuit pour vous livrer au plus vite, dans le respect du droit du travail et des règles sanitaires, en payant impôts et charges sociales. C’est cet écosystème du livre et cette logistique miraculeuse qu’il faut protéger et soutenir, car sans elle aucune création littéraire digne de ce nom n’est possible, aucune richesse éditoriale telle que nous la connaissons ne pourrait exister.

Une nouvelle année donc et déjà une nouvelle rentrée avec son lot de coups de coeur ! Sous le signe de la vie, de l’intelligence, de la sensibilité, de la beauté et de l’élégance avec le nouveau recueil de proses inédites du si grand Julien Gracq : Noeuds de vie (Ed. Corti 18 €). Une année captivante et audacieuse avec le roman de Marie Ndiaye La vengeance m’appartient (Gallimard 19.50 €).

Une année de résistance et de danse, comme dans le roman de Marie Charrel : Les danseurs de l’aube (ed. L’Observatoire 20 €). Ou bien encore une année de nouvelles lumineuses, avec Les orages de l’attachant Sylvain Prudhomme (Gallimard L’arbalète 18€).

N’oublions pas les livres de poche, avec notamment la sortie du grandiose Mécanique de la chute de Seth Greenland, désormais un incontournable de la littérature contemporaine américaine, déjà chroniqué sur ce site (Liana Levi Piccolo 12 €). Ainsi que le merveilleux et inoubliable Borgo Vecchio de l’italien Giosuè Calaciura (Folio 6.90€). Ce n’est qu’un début…

Alors malgré les couvre-feux (nous sommes évidemment contraints de fermer à 18h désormais), les confinements aux allures d’épées de Damoclès, malgré le virus, la pandémie, la crise et la peur, nous sommes là, fidèles à nous-mêmes, attachés au lieu magique qu’est la librairie, pour vous accueillir, vous conseiller et vous surprendre. Nous sommes là pour vous mais surtout (et encore une fois) grâce à vous.

Frédéric et toute l’équipe de la librairie.