Rentrée scolaire et littéraire !

En cette rentrée littéraire et scolaire, deux romans évoquent avec brio l’enseignement. Si tous les deux s’appuient sur un vécu et une expérience professionnelle, chaque livre a sa propre manière de plonger au coeur du métier, et qui plus est, d’en sortir…

Avec La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel met en scène son double littéraire, Jean Deichel, ici jeune professeur dans un collège de banlieue parisienne. Ecrit avec élégance et le recul nécessaire, l’auteur nous fait partager les angoisses, les échecs, les doutes, mais aussi les réussites et les instants de gloire que ce métier peut procurer. Tout en épargnant rien ni personne, de l’inspection en plein cours aux collègues décevants, sans oublier les difficultés avec la hiérarchie, l’auteur évite toutefois la méchanceté gratuite et ne cède jamais aux clichés et à la démagogie. Il dresse avec courage le bilan d’une éducation nationale abîmée autant par les changements de politiques que le manque de reconnaissance.

Avec une certaine grâce, et une spiritualité surprenante, Yannick Haenel nous conte finalement l’histoire d’une vocation malmenée, entre euphorie et désillusion. Mais c’est aussi le récit d’une quête existentielle et fascinante, celle d’un jardin intérieur en devenir.

Un beau roman, lucide et accompli.

La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel, Gallimard 21,50 €

Changement de ton et de forme avec Ce qui se joue, de Caroline Hinault, enseignante à Rennes, qui signe ici son troisième roman.

Un mystérieux virus frappe le corps enseignant, rendant les professeurs aphasiques. Afin de mener l’enquête et de découvrir l’origine et les modes de transmission de cet étrange fléau, un haut fonctionnaire est dépêché dans un lycée auprès d’une professeure de français, Monia Boukary, personnage particulièrement décoiffant qui ne manque pas de panache, mais très attachée à ses élèves.

Une folle et joyeuse énergie traverse ce livre foisonnant, survolté mais plein d’amour, où chaque chapitre est une découverte inattendue. On passe allègrement de la poésie au théâtre, à une forme plus romanesque, sans aucune artificialité. Drôle, intelligent, pertinent, enthousiasmant, ce livre est un hymne à la transmission, à la tolérance, au savoir et à la jeunesse.

C’est surtout une invitation à prendre soin du langage, non pour jouer les sophistes, mais pour préserver notre liberté et maintenir nos liens aux autres.

Sous ses airs ludiques et iconoclastes, Ce qui se joue est bel et bien un roman engagé et humaniste, particulièrement bienvenu en cette rentrée !

Caroline Hinault invente le roman qui ne baisse pas les bras !

Ce qui se joue, Caroline Hinault, éditions du Rouergue 23 €

La Maison Vide

Dans la maison du père de Laurent Mauvignier, longtemps restée inhabitée, il y a une commode au marbre ébréché, une médaille, un piano et des photographies où manque un visage. Derrière ces objets il y a des histoires et beaucoup de secrets.

Pour mettre fin à un malaise familial tenace et pesant, l’auteur entreprend une vaste reconstitution. Il convoque non pas le souvenir de ses aïeux, mais leur donne vie. Et créé ainsi l’occasion unique de comprendre ces destins pris dans les tourments de l’histoire, à la fois banals et exceptionnels, héroïques et tragiques, lumineux et pathétiques. Du soldat Jules dont la gloire posthume rayonne encore dans la famille, en passant par l’arrière grand-mère Marie-Ernestine jusqu’à sa fille Marguerite dont l’ombre plane toujours insidieusement… Une galerie de personnages profondément touchants, aux vies furieusement romanesques mais souvent brisées, faites d’espoirs déchus, de rêves impossibles, de réussites et d’empêchements. Et des femmes qui encaissent toute la bêtise et la violence des hommes, tandis que deux guerres mondiales renversent leur existence.

Avec son style inégalable, ses phrases d’une précision absolue, Laurent Mauvignier signe avec La Maison Vide un chef-d’oeuvre saisissant, d’une grande intensité, qui balaye presque d’un revers de la main toute cette rentrée littéraire. Avec ce roman, la littérature française contemporaine est à son sommet, assurément.

Laurent Mauvignier, c’est Flaubert et Zola aux éditions de Minuit !

La Maison Vide, Laurent Mauvignier, éditions de minuit 25 €

L’avion, Poutine, l’Amérique… et moi

Etonnant roman, ce dernier opus de Marc Dugain ! Le plus personnel et le plus secret sans doute, mais aussi addictif que le meilleur des thrillers !

Travaillant sur les forces obscures qui régissent la planète, sur les manigances et les machinations, l’écrivain finit par être rattrapé par la réalité et les conséquences de tout ce qu’il a remué depuis des années. Le voilà donc décidé (ou contraint) à devenir le sujet de sa propre enquête. Il invente un nouveau genre, une auto-fiction teintée d’espionnage, parcourue de fulgurances géopolitiques. Un roman semi-autobiographique paranoïaque, aussi drôle qu’inquiétant, qui va de l’âge d’or de la finance à la chute de l’URSS, en passant par un drame familial, une histoire d’amour qui n’en est pas une (mais quand même un petit peu), des conspirations où il vaut mieux ne pas trop creuser (L’assassinat du président Kennedy ou la disparition du vol MH370…), le tout agrémenté de personnages hauts en couleur, d’agents secrets et de menaces de mort. Ça décoiffe.

On ne sait pas trop où est la vérité dans tout ça, sans doute parce qu’il n’y en a pas ou qu’il y en a plusieurs. Marc Dugain travaille sur une ligne de crête, en équilibre entre roman intime, investigation sérieuse et complotisme. Et visiblement cela dérange, il y a des dossiers où il vaut mieux ne pas mettre son nez. L’auteur a su s’arrêter juste à temps semble-t-il, avant de perdre la vie dans un accident louche ou de sombrer dans la folie comme Philip K. Dick.

L’Avion, Poutine, L’Amérique… et moi est en tout cas un roman passionnant, gentiment flippant, qui s’il ne va pas vous rassurer sur l’état du monde, vous permet au moins d’en appréhender les sombres dessous.

« – En attendant, je vous serais reconnaissant de me donner des nouvelles des deux disparus, si vous en avez. Il se peut très bien que vos interlocuteurs aient demandé aux Russes de les faire disparaître. Ils sont peut-être déjà profondément immergés dans le lac Léman.

Je me disais : Au moins si plus tard te venaient l’envie et le talent d’écrire, une chose est certaine : tu auras quelque chose à raconter. »

L’avion, Poutine, L’Amérique… et moi, Marc Dugain, éditions Albin Michel 22.90 €

P.S : pour les fêtes de fin d’année, la librairie est ouverte dimanche 8, 15, 22 et 29 décembre, ainsi que lundi 23 et 30.