Relire : Chroniques Martiennes

Confinement Livre 2 : Le livre qui ne vous laissera jamais tomber.

Je ne compte plus mes relectures des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury. Mon exemplaire d’origine (Présence du futur n°1 / Denoël) montre d’ailleurs des signes de faiblesse, certaines pages sont devenues presque illisibles, les mots se sont effacés, comme si l’encre s’était évaporée ou dissoute.

Souvent relu à l’occasion de vacances, dans des moments de calme ou de rêverie, c’est cette fois-ci en tant que compagnon, en tant que soutien et ami fidèle qu’il a pris place entre mes mains, comme un vieux chat ronronnant.

Chroniques Martiennes est un recueil de nouvelles, dont une majorité furent publiées en magazine entre 1945 et 1950. Enrichies par la suite, elles forment un ensemble cohérent et racontent la conquête de Mars par les hommes sur 30 ans, le premier départ ayant lieu en 2030.

C’est une pièce majeure de la science-fiction de « l’âge d’or », celle des années 50, mais c’est aussi une oeuvre humaniste empreinte d’une douce poésie et parfois teintée de mélancolie. Bradbury y fait preuve aussi d’un grand sens de l’humour, n’hésitant pas à tacler ses contemporains, en critiquant avec finesse le mode de vie bourgeois de l’american way of life, entre confort, consommation, arrogance et futilité.

Alors que les premières tentatives humaines pour conquérir Mars se soldent par des échecs cuisants, les martiens étant bien facétieux, les hommes finissent par l’emporter d’une curieuse manière : une simple maladie…

« Spender tourna les talons et alla s’asseoir près du feu pour s’absorber dans la contemplation des flammes. La varicelle, bon sang, la varicelle, quand on y pense ! Une race s’édifie pendant un million d’années, s’affine, érige des cités comme celles qui nous entourent, fait tout son possible pour acquérir respect et beauté, et meurt. Une partie meurt lentement, en son temps, avant notre ère, avec dignité. Mais le reste ? Ce qui reste de Mars meurt-il d’une maladie portant un nom élégant, terrifiant ou auguste ? Non, par tous les saints, il faut que ce soit de la varicelle, une maladie infantile, une maladie qui ne tue même pas les enfants sur la Terre ! Ce n’est pas bien et ce n’est pas juste. Autant dire que les grecs sont morts des oreillons, ou que les fiers romains, sur leurs magnifiques collines, ont succombé à la mycose. »

Les années et les décennies passent, puis une guerre atomique ravage la Terre, les hommes quittent alors Mars pour retourner mourir sur leur planète d’origine, laissant un monde en ruine et sans vie… ou presque.

Plus que jamais dans ce livre, Bradbury exprime à merveille les doutes, les peurs et les petites joies d’une humanité orgueilleuse mais bien fragile. Dans ses « Chroniques », Mars est un monde étrange, plein de fantaisie, fait de silence et de vent, de sable et de montagnes bleues. S’y perdre et s’y oublier est un vin précieux.

« Il y avait dans l’air comme une odeur de Temps. Il sourit et retourna cette drôle d’idée dans sa tête. Il y avait là quelque chose à creuser. A quoi pouvait bien ressembler l’odeur du Temps ? À celle de la poussière, des horloges et des gens. Et si on se demandait quelle sorte de bruit faisait le Temps, ce ne pouvait être que celui de l’eau ruisselant dans une grotte obscure, des pleurs, de la terre tombant sur des couvercles de boîtes aux échos caverneux, de la pluie. Et en allant plus loin, quel aspect présentait le Temps ? Le Temps était de la neige en train de tomber silencieusement dans une pièce plongée dans le noir, ou un film muet dans un cinéma d’autrefois, des milliards de visages dégringolant comme ces ballons du Nouvel An, sombrant, s’abîmant dans le néant. Tels étaient l’odeur, le bruit et l’aspect du Temps. Et ce soir [] on pouvait presque toucher le Temps. »

Relire est une chance.

Frédéric

Chroniques Martiennes, Ray Bradbury, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Chambon et Henri Robillot. Préface de Tristan Garcia. Edition « Anniversaire 20 ans de la collection Lunes d’Encre », Denoël 19.90 €

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