Arène

Après l’excellent « Désorientale », Négar Djavadi signe son retour avec un roman incisif et percutant, qui pose les bonnes questions et démontre habilement la complexité du monde dans lequel nous vivons.

Paris, de nos jours : le livre s’ouvre sur un règlement de compte visant un enfant aux préoccupations familiales sommaires et basiques qui dénotent tellement de ce qui va lui arriver… La puissance de ces quelques pages annonce déjà un grand roman.

Puis une banale altercation urbaine va faire s’embraser tout un quartier de l’Est parisien. Autour de cet évènement, plusieurs voix, plusieurs vies, qui cherchent toutes à se sauver d’un guet-apens déclenché par on ne sait trop quoi, on ne sait trop quand. L’auteur dévoile chaque personnage, aussi différent de son voisin soit-il, avec tant d’habileté qu’on ne peut que comprendre la logique de chaque pensée, chaque agissement, et c’est là une formidable leçon de société qui nous est donnée : chaque révolte est légitime, et rien ne semble pouvoir arrêter une machine qui s’emballe toujours plus vite.

Les mots, le style, les phrases défilent à toute allure, et le lecteur est souvent tenté de reprendre son souffle.

Désorientale était chaleureux, foisonnant et voyageur, Arène est vif, lucide, et ultra-contemporain. Deux réussites absolues pour une même grande auteure !

Fanny

Arène, Négar Djavadi, éditions Liana Levi 22 €

Les enfiévrés

Les enfiévrés : le roman qui va faire grimper votre température.

Vous reprendrez bien un peu de virus ?

Paru aux Etats-Unis en 2018, Les enfiévrés nous conte l’histoire d’un virus, d’une épidémie venue de Chine : la fièvre de Shen. Mais les symptômes sont très particuliers. Une fois infectés, les malades sont condamnés à répéter mécaniquement et à l’infini certains gestes et comportements du quotidien. Mettre la table, essayer des vêtements, faire la vaisselle… Jusqu’à l’épuisement. Tournant en boucle, les infectés finissent par mourir, par s’éteindre.

Candace Chen est une jeune New-Yorkaise d’origine chinoise. Avec beaucoup de recul et un humour vif, elle nous résume la rapide agonie de notre civilisation. Alors que tout se délite et s’effondre autour d’elle, Candace s’accroche à ce qu’elle peut : son travail, sa solitude, de vagues amis, quelques recherches Google. Tandis que la ville se vide, que ses collègues disparaissent, elle fait le bilan de sa courte vie.

Tableau d’un monde essoufflé, d’une société qui s’épuise et épuise, Les enfiévrés dresse aussi le portrait désabusé d’une génération qui court après son loyer, qui sur-consomme et s’abîme dans des relations éphémères, qui se contente d’un travail médiocre parce qu’il paye bien, une génération sous pression qui n’a ni but ni sens.

Ce roman étonnant n’est ni une prophétie ni un coup de chance et ne saurait être réduit à sa seule dimension apocalyptique. C’est une oeuvre d’une belle acuité, toute à la fois saisissante et touchante. Il met en lumière toutes les absurdités du monde dans lequel nous nous égarons.

« Nous étions des stratèges en marketing, des avocats en droit des biens, des spécialistes en ressources humaines, des conseillers financiers. Ne sachant rien faire, nous avions tout cherché sur Google. »

Les enfiévrés, habilement traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Juliette Bourdin, Mercure de France 23.80 €

Rentrée littéraire : Ce qu’il faut de nuit

Rentrée littéraire 2020 livre 3 : le roman qui sonne juste.

C’est le père qui raconte.

Depuis que sa femme est morte, il élève seul ses deux fils. Le père est un homme de conviction, même s’il n’y croit plus. Il travaille à la SNCF, ce n’est pas toujours facile mais dans l’ensemble ça va. De temps en temps, il retrouve quelques militants, tracte un peu ici ou là, sans espoir de rallier qui que ce soit. Par habitude ou tout simplement parce qu’il n’y a pas grand-chose à faire d’autre. En Lorraine il n’y a plus beaucoup d’espoir, on a baissé les bras. Les politiques sont inaudibles.

Les années passent, les deux fils grandissent. Il y a le foot et les filles. Et les copains. Justement l’aîné en a de drôles, des pas très fréquentables même s’ils sont propres sur eux et courtois. Le père s’inquiète, le fils change, se durcit et les conversations à table dérapent vite. Cela fait mal au père, à ses convictions, mais surtout ça lui fait peur car dans le sillage de l’aîné, c’est le petit frère qui risque de s’égarer. Le père s’accroche, ne lâche rien, alors forcément la tension monte. Le père aime ses deux fils, mais parfois dans une famille, l’amour ne suffit plus.

Laurent Petitmangin aime raconter des histoires depuis longtemps. Celle-ci lui tient particulièrement à coeur, alors il se lance. C’est un premier roman, mais qui évite tous les pièges. Cela aurait pu être une longue suite de clichés, c’est une composition d’orfèvre. Cela aurait pu être plombant et ennuyeux, c’est envoûtant et lumineux.

Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin, La Manufacture de livres 16,90 €