Ces montagnes à jamais

Confinement livre 3 : le roman américain qui a un coeur gros comme ça.

L’Amérique va mal semble vouloir dire Joe Wilkins, l’auteur de Ces montagnes à jamais (en vo : Fall back down when I die) paru chez Gallmeister début mars. Particulièrement l’Amérique rurale, des montagnes justement, ici celles du Montana. La peur, la bêtise mais aussi la pauvreté, le manque d’instruction dû aux carences d’un système éducatif démissionnaire, sont les ingrédients d’une recette bien connue de tous et au goût amer. C’est dans cette Amérique cul-terreuse et violente que tentent de survivre Wendell Newman, un employé de ranch dont l’héritage paternel est lourd à porter, et Gillian, une enseignante conseillère en éducation qui essaye d’empêcher le naufrage de son école. Tout autour il y a la suspicion, la paranoïa des éleveurs, la haine de l’Etat fédéral, les milices armées et les survivalistes du dimanche. Et puis il y a Rowdy, un garçon de sept ans qui ne dit pas un mot et que Wendell prend sous son aile. Et là tout d’un coup il y a comme un petit air d’espoir, mais pas pour très longtemps…

Ces montagnes à jamais est un très beau premier roman, avec des personnages taillés pour le cinéma, à la fois durs et fragiles, qui aspirent à vivre en paix dans un monde meilleur. Et même si cela ne dure que le temps d’un livre, on se dit qu’il est encore possible d’y croire.

Frédéric

Ces montagnes à jamais, Joe Wilkins, traduit de l’américain par Laura Derajinski, Gallmeister 23 €

Relire : Chroniques Martiennes

Confinement Livre 2 : Le livre qui ne vous laissera jamais tomber.

Je ne compte plus mes relectures des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury. Mon exemplaire d’origine (Présence du futur n°1 / Denoël) montre d’ailleurs des signes de faiblesse, certaines pages sont devenues presque illisibles, les mots se sont effacés, comme si l’encre s’était évaporée ou dissoute.

Souvent relu à l’occasion de vacances, dans des moments de calme ou de rêverie, c’est cette fois-ci en tant que compagnon, en tant que soutien et ami fidèle qu’il a pris place entre mes mains, comme un vieux chat ronronnant.

Chroniques Martiennes est un recueil de nouvelles, dont une majorité furent publiées en magazine entre 1945 et 1950. Enrichies par la suite, elles forment un ensemble cohérent et racontent la conquête de Mars par les hommes sur 30 ans, le premier départ ayant lieu en 2030.

C’est une pièce majeure de la science-fiction de « l’âge d’or », celle des années 50, mais c’est aussi une oeuvre humaniste empreinte d’une douce poésie et parfois teintée de mélancolie. Bradbury y fait preuve aussi d’un grand sens de l’humour, n’hésitant pas à tacler ses contemporains, en critiquant avec finesse le mode de vie bourgeois de l’american way of life, entre confort, consommation, arrogance et futilité.

Alors que les premières tentatives humaines pour conquérir Mars se soldent par des échecs cuisants, les martiens étant bien facétieux, les hommes finissent par l’emporter d’une curieuse manière : une simple maladie…

« Spender tourna les talons et alla s’asseoir près du feu pour s’absorber dans la contemplation des flammes. La varicelle, bon sang, la varicelle, quand on y pense ! Une race s’édifie pendant un million d’années, s’affine, érige des cités comme celles qui nous entourent, fait tout son possible pour acquérir respect et beauté, et meurt. Une partie meurt lentement, en son temps, avant notre ère, avec dignité. Mais le reste ? Ce qui reste de Mars meurt-il d’une maladie portant un nom élégant, terrifiant ou auguste ? Non, par tous les saints, il faut que ce soit de la varicelle, une maladie infantile, une maladie qui ne tue même pas les enfants sur la Terre ! Ce n’est pas bien et ce n’est pas juste. Autant dire que les grecs sont morts des oreillons, ou que les fiers romains, sur leurs magnifiques collines, ont succombé à la mycose. »

Les années et les décennies passent, puis une guerre atomique ravage la Terre, les hommes quittent alors Mars pour retourner mourir sur leur planète d’origine, laissant un monde en ruine et sans vie… ou presque.

Plus que jamais dans ce livre, Bradbury exprime à merveille les doutes, les peurs et les petites joies d’une humanité orgueilleuse mais bien fragile. Dans ses « Chroniques », Mars est un monde étrange, plein de fantaisie, fait de silence et de vent, de sable et de montagnes bleues. S’y perdre et s’y oublier est un vin précieux.

« Il y avait dans l’air comme une odeur de Temps. Il sourit et retourna cette drôle d’idée dans sa tête. Il y avait là quelque chose à creuser. A quoi pouvait bien ressembler l’odeur du Temps ? À celle de la poussière, des horloges et des gens. Et si on se demandait quelle sorte de bruit faisait le Temps, ce ne pouvait être que celui de l’eau ruisselant dans une grotte obscure, des pleurs, de la terre tombant sur des couvercles de boîtes aux échos caverneux, de la pluie. Et en allant plus loin, quel aspect présentait le Temps ? Le Temps était de la neige en train de tomber silencieusement dans une pièce plongée dans le noir, ou un film muet dans un cinéma d’autrefois, des milliards de visages dégringolant comme ces ballons du Nouvel An, sombrant, s’abîmant dans le néant. Tels étaient l’odeur, le bruit et l’aspect du Temps. Et ce soir [] on pouvait presque toucher le Temps. »

Relire est une chance.

Frédéric

Chroniques Martiennes, Ray Bradbury, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Chambon et Henri Robillot. Préface de Tristan Garcia. Edition « Anniversaire 20 ans de la collection Lunes d’Encre », Denoël 19.90 €

La guerre est une ruse

Confinement livre 1 : Le polar qui vous permet de penser à autre chose qu’à la fin du monde.

Lire… Tout le monde ne pense plus qu’à ça, y compris notre Président. Très bien, mais quand vous devez fermer votre librairie, mettre vos salariées en chômage partiel, gérer votre confinement et celui de vos proches, maîtriser la peur et l’angoisse qui s’installent dans le creux de votre ventre, ce n’est pas si facile de se concentrer et de lire.

Alors parmi tous les livres qui m’attendent pour ces semaines d’isolement, après avoir longtemps tournicoté comme un chat qui boude ses croquettes j’ai finalement opté pour… un polar ! Un choix judicieux, mais peut-être le fruit de mon inconscient lorsqu’on lit le titre : La guerre est une ruse. L’auteur ? Frédéric Paulin.

Allez faisons court : c’est assez exceptionnel ! La guerre est une ruse est le premier volume d’une trilogie retraçant plus de 20 ans de terrorisme en France. On commence ici en Algérie au début des années 90. Le pays est déchiré entre des généraux qui veulent le pouvoir et des islamistes… qui veulent le pouvoir. Forcément ça coince. Tedj Benlazar, agent de terrain de la DGSE, découvre que les militaires algériens jouent double jeu. En perpétuant des assassinats et des actes barbares qu’ils font passer pour des attentats islamistes, ils déstabilisent le pays et sèment le chaos à des fins partisanes. Mais pire encore est l’étape suivante : exporter la terreur au coeur même de la France.

Thriller judicieusement documenté, s’articulant autour de faits réels et malheureusement tragiques, La guerre est une ruse est une merveille de rythme et d’efficacité qui vous glace les sangs. Les personnages sont plus troubles les uns que les autres, à commencer par Benlazar, agent secret fatigué, dépressif et psychotique que sa hiérarchie ne prend pas au sérieux.

Je vous l’accorde, ce n’est pas forcément le livre le plus joyeux pour se détendre en cette période anxiogène, mais si vous aimez l’espionnage, les complots, la géo-politique, les dessous de l’Histoire, la série télé « Le bureau des légendes », et surtout si vous n’arrivez plus à lire (ou à dormir)… alors foncez !

Frédéric.

La guerre est une ruse, Frédéric Paulin, Folio Policier 8.50 €

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