Lectures du début d’année !

Malgré une rentrée littéraire relativement discrète, ce début d’année est riche en découvertes et il nous paraît utile de vous faire partager une sélection de nos plus beaux coups de cœur.

On commence avec Une bobine de fil bleu d’Anne Tyler (Phébus), une grande fresque familiale américaine s’articulant autour de trois générations. On s’attache très vite à cette famille pas comme les autres (et en même temps très proche de nous) aux personnages forts : la mère qui perd progressivement la tête, le fils prodigue et ingrat, le père bricoleur et têtu… L’auteure à l’art et la manière de déconstruire les mythes familiaux avec une finesse rare et nous mène avec malice par le bout du nez. Tantôt sérieux et émouvant, tantôt drôle façon Woody Allen, vous prendrez un grand plaisir à lire ce roman et à détricoter cette mystérieuse bobine de fil bleu…

bobinefilbleue_zpsc3gfpr0h

Poursuivons avec Le dimanche des mères de Graham Swift (Gallimard). Autre ambiance, nous voici plongés dans l’Angleterre de la fin des années 20, au cœur de l’aristocratie déclinante. En ce temps là, chaque année les domestiques avaient le droit de prendre une journée pour rendre visite à leur mère le temps d’un dimanche. Mais Jane, elle, est orpheline. Elle passera donc cette journée en compagnie de son amant, un homme de bonne famille, et vivra l’une des expériences les plus fortes de sa vie qui la transformera à jamais. Livre doux et épuré, réflexion sur la fin d’un monde, hommage à la lecture et à l’écriture, ce court roman est comme un tableau miraculeux dont on arriverait pas à détourner les yeux.

Avec Article 353 du code pénal (Minuit), Tanguy Viel livre un roman aussi prenant que glaçant. Un homme raconte dans le bureau d’un juge les raisons qui l’ont amené à tuer. On découvre alors comment toute une petite ville de Bretagne est tombée sous la coupe d’un escroc, qui non content d’avoir ruiné la commune, a fait sombrer toute une population dans le désespoir. En décortiquant tous les rouages d’une escroquerie aussi grossière que banale, Tanguy Viel explore avec brio les mécanismes de la manipulation, l’emprise et l’humiliation qui en découlent. Une tragédie humaine sous la forme d’un huis-clos palpitant.

tanguy_zpsjuis1arh

Imaginez maintenant un monde où tout semble vaciller : plus d’électricité ni d’essence et des rumeurs inquiétantes qui font fuir les gens… Serait-ce le nôtre dans un futur proche ? C’est en tout cas le monde que doivent affronter Nell et Eva, deux sœurs qui vivent au cœur d’une forêt, témoins d’une civilisation en train de s’effondrer. Bienvenue Dans la forêt, le formidable et hypnotique roman de Jean Hegland (Gallmeister) et préparez-vous à une lecture fascinante et inoubliable !

danslaforet_zpsxhmkdefs

Nous vous recommandons aussi La terre qui les sépare (Gallimard), le grand livre d’Hisham Matar. L’auteur relate sous la forme d’un récit poignant la quête de vérité autour de son père enlevé et emprisonné en Lybie pour s’être opposé au régime de Kadhafi.

Du côté des romans policiers, La veille de presque tout de Victor Del Arbol (Actes Noirs) est un grand roman noir splendide et parfaitement maîtrisé, une sombre symphonie mêlant mystérieusement tragédies familiales et histoire de l’Argentine.

delarbol_zpsrsbl2uyb

Chez les américains le nouveau Kem Nunn, Chance (Sonatine), mérite le détour. S’il n’atteint pas la force de ses polars métaphysiques liés au surf, son dernier roman est un régal à lire. On y suit un prestigieux psychiatre en cours de divorce qui va faire la grave erreur de tomber amoureux d’une de ses patientes, victime du « syndrome des personnalités multiples » ! Tout en respectant les codes du genre (femme fatale, flic pourri…), l’auteur nous tient en haleine grâce à une intrigue prenante mais non dénuée d’humour.

Enfin en poche, Pitié pour leurs âmes de John Searles (10/18), est remarquable du début à la fin. Sylvie Mason est témoin du meurtre de ses parents, un couple d’exorcistes devenus célèbres. Il lui faudra affronter sa mémoire et sa sœur aînée pour tenter de comprendre tous les secrets qui hantent sa famille. Sans jamais sombrer dans le fantastique, ce polar est si haletant qu’il ne vaut mieux pas le commencer avant d’aller au lit !

pitieame_zpszasgrc6q

Tous ces livres sont disponibles à la librairie et n’attendent que vous !

Chanson douce

Commencer son roman par le meurtre de deux jeunes enfants, c’était un pari risqué pour Leïla Slimani. Mais il y a là ni provocation ni goût pour l’horreur, juste une volonté de secouer le lecteur dès les premières pages, de le prévenir en quelque sorte que les chapitres qui vont suivre ne seront pas une promenade de santé. Cependant tout se fera en douceur (d’où le titre), subtilement, mais de manière implacable, sans concession. D’ailleurs, du meurtre nous ne lirons aucune description. Ce qui nous intéresse ici c’est le pourquoi. Alors l’auteure rembobine son histoire et on s’accroche à son siège…

Les personnages de Leïla Slimani sont vous et moi, Paul et Myriam, un couple sans histoires, la classe moyenne, avec une ambition modeste, celle de gagner leur vie tout en préservant leur bonheur. Les enfants arrivent donc, puisque dans notre société le bonheur ne va pas sans eux. Seulement il faut s’en occuper, et ce n’est pas toujours facile de concilier réussite professionnelle et familiale. Et il faut les éduquer aussi, dieu sait que ce n’est pas facile non plus. Alors on fait comme tout le monde : on cherche une nounou. Puis on finit par la trouver. Elle est discrète, travailleuse, silencieuse, elle sait cuisiner, on a confiance en elle. Ensuite on triche un peu, elle déborde sur ses heures, en fait de plus en plus, mais ça nous arrange car avec le travail on a pas beaucoup de temps pour les enfants. Et un jour la nounou fait quasiment partie de la famille, c’est à la fois une domestique des temps modernes et une assistante maternelle, qu’on peut ranger dans un coin quand on en a plus besoin, mais qu’on peut emmener aussi en vacances avec nous car sous prétexte de lui faire un cadeau, ça nous permet de ne pas avoir à nous occuper à temps plein des enfants. En somme il n’y a que des avantages.

Sauf qu’une nounou ne fera jamais partie de la famille. Jamais.

Alors les choses se compliquent un jour, il y a des signaux d’alerte mais on préfère ne pas trop y prêter attention, on détourne le regard. On oublie que la nounou est avant tout un être humain, avec un passé, une vie, des envies, des rêves, des frustrations, des blessures, des sentiments, des angoisses…  Et quand les eaux deviennent troubles, que des relations perverses s’installent, que les rôles ne sont plus tenus, alors les monstres remontent à la surface.

Dans son deuxième roman, Leïla Slimani dresse un portrait peu glorieux mais fascinant de notre société contemporaine, un tableau cruel autant que réaliste et lucide. Ce monde dans lequel nous vivons, dans lequel nos enfants naissent, ce monde malade rongé par la domination, l’hypocrisie, l’argent, où les différences nous séparent, nous accablent, ce monde superficiel où nous envoyons à nos amis des photos parfaites de nos enfants parfaits, alors qu’en vérité notre famille, notre vie de couple est un naufrage, ce monde, notre monde, Leïla Slimani l’explore avec talent, un brin de malice et une glaçante réussite.

« On se sent seul auprès des enfants. Ils se fichent des contours de notre monde. Ils en devinent la dureté, la noirceur mais n’en veulent rien savoir. »

slimani_zpsnidht1ti

Chanson douce, Leïla Slimani, éditions Gallimard 18 €.

Prix Goncourt 2016.

Mister Alabama

Si un jour vous remontez dans le temps jusqu’en 1979, que vous passez par Mud Creek, Alabama, le long de la Tennessee River, arrêtez-vous chez Alvin Lee Fuqua. Vous y croiserez peut-être Freddy, joueur de base-ball raté, ou bien Cliff, vétéran du Vietnam qui n’aime pas trop parler du passé, et peut-être même le fantôme de Johnny Ray, figure mythique des marais victime du mal des profondeurs.

Mais si vous tombez sur Alvin lui-même, surtout ne lui proposez pas une bière ni un hot-dog, car cet ex-Mister Alabama pense que le moment est venu de reprendre les haltères. Alvin a en effet un plan tout tracé : devenir Mister America. Et profiter du succès pour tourner un film avec Burt Reynolds sur la contrebande de whisky.

Mais pour cela il lui faudra gérer Donna, la veuve de Johnny Ray qui n’a plus toute sa tête et ses deux enfants accrocs aux céréales et joueurs de couteaux, ses amis gentiment psychopathes, le shérif du coin perspicace et pragmatique, et enfin sa grande soeur Alma, comédienne anorexique victime de troubles obsessionnels compulsifs.

Sans compter les stéroïdes, un mystérieux trésor dans une épave, les soirées fritures, les alligators et pire que tout… Le Delirium de la moule !

Phillip Quinn Morris est né en Alabama en 1954 et n’est l’auteur que de deux romans. Le premier, Mister Alabama, publié en 1989, aura attendu 27 ans avant d’être enfin traduit chez nous ! Merci et bravo aux éditions Finitude pour cette belle prise !

Ce roman improbable, caustique, souvent loufoque, met en scène une belle brochette de bras cassés. Mais l’auteur a su rendre ses personnages attachants. Solidaires dans l’adversité et fidèles en amitié, ce sont de doux dingues qui prennent soin les uns des autres et qui ne se formalisent pas lorsque les choses dérapent légèrement. On rit beaucoup dans Mister Alabama, mais on est aussi séduit par cette Amérique de perdants et par ces purs moments de poésie et de quiétude, qui tels des spectres chafouins, s’échappent des marais de la Tennessee River.

« Ne crois rien de ce que tu entends, et seulement la moitié de ce que tu vois. » Johnny Ray.

alabama_zpszucawpdr

Mister Alabama, Phillip Quinn Morris, éditions Finitude 21 €.