L’Empereur De La Joie

D’origine vietnamienne, Hai est un jeune homme d’une vingtaine d’années qui végète à East Gladness, petite ville sans charme de la Nouvelle-Angleterre, où les perspectives d’avenir sont plus que limitées. Après avoir échoué à l’université, il n’est pas loin de désespérer, d’autant qu’il a menti à sa mère en lui faisant croire qu’il était accepté en médecine.

Il croise heureusement le chemin de Grazina, une vieille femme qui vit seule, traumatisée par les purges soviétiques, à deux doigts de perdre la tête, mais malgré tout pleine d’une immense vitalité et d’un furieux sens de la répartie. Voilà donc Hai qui s’improvise aide à domicile, et contre toute attente c’est le début d’une amitié aussi singulière que débridée.

Mais à court d’argent, Hai est contraint de trouver un vrai travail. Il se décide à rejoindre son jeune cousin Sony dans le plus improbable des fast-food (où c’est tous les jours Thanksgiving !) : HomeMarket. Il y est chaleureusement accueilli par une équipe aussi pathétique que loufoque, une sacrée bande de perdants magnifiques que la vie n’a pas épargné. Il y a BJ, la manager qui se rêve catcheuse de seconde zone. Maureen, qui soigne en douce son arthrose dans la chambre froide avec des sacs de surgelés, et accessoirement complotiste, persuadée que des lézards géants contrôle la destinée des hommes depuis le centre de la Terre. Le Russe (qui n’en est pas un), inventeur du sandwich à la peau de poulets rôtis. Sans oublier Sony donc, diagnostiqué neuroatypique et en boucle 24h/24 sur la Guerre de Sécession.

C’est le début d’une nouvelle vie pour Hai, faite d’aventures plus improbables les unes que les autres, entouré de bras cassés foncièrement attachants et travaillant pour 7 dollars de l’heure, gentiment accrocs aux tranquilisants, âmes égarées d’une Amérique qui commence à sérieusement dévisser, et nous ne sommes pourtant que sous l’ère Obama. Comme un voyage initiatique, qui balance entre grands éclats de rire, des situations burlesques désopilantes et des rencontres inoubliables, mais qui n’évite pas aussi les larmes et une certaine gravité. Car tout en prenant soin de Grazina, qui perd de plus en plus pied, Hai devra affronter ses propres démons et les mensonges familiaux pour tenter d’y voir enfin clair dans sa vie.

Ocean Vuong est époustouflant ! Tant de style, de talent, de maturité… et de bonté, on peine à y croire de la part d’un auteur né seulement en 1988. Une langue si belle qu’il vous suffira de lire les toutes premières pages pour être conquis. Et un courage, celui de dire les choses telles qu’elles sont, sans transiger avec la vérité, mais avec une fantaisie bien à lui et toutes les armes du roman.

Rarement un écrivain aura su parler avec autant de justesse, de poésie et de tendresse des invisibles et des perdants du rêve américain. Leurs vies brisées sont déchirantes et pour autant chacun trouve la force d’avancer tant bien que mal, sans jamais renoncer, grâce à un carburant fait de rêves impossibles, d’amitié et de solidarité, d’humour et de folie douce. On passe par toutes les émotions en lisant ce merveilleux roman, mais s’il ne faut retenir qu’une chose, c’est une formidable joie. Celle de vivre l’imprévu et de croire aux lendemains.

Ocean Vuong réussit l’inconcevable, nous réconcilier avec l’Amérique ! Mieux encore, à nous la faire aimer, avec tous ses travers et ses contradictions.

L’Empereur De La Joie, Ocean Vuong, joyeusement traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Cohen, Gallimard 25 €.

Goodbye, Mr. Chips !

Mr Chipping, qu’on surnomme affectueusement Mr. Chips, est professeur émérite à Brookfield, une école anglaise traditionnelle pour jeunes gens de bonne famille. Il y enseigne le grec et le latin avec un certain humour, un brin de détachement, mais surtout beaucoup de passion. Sa vie finira par se confondre avec celle de son établissement, car même à la retraite, il suffira de traverser la rue pour lui rendre visite dans une modeste pension de famille, et discuter avec lui ou bénéficier de ses conseils avertis.

Bien que solitaire et discret, son existence est riche d’une belle et tragique histoire d’amour, de deux guerres mondiales qui bouleverseront son pays et surtout de dizaines d’élèves qui jamais ne l’oublieront.

Conservateur un brin rigide, il saura toutefois accueillir le progrès et les changements avec pragmatisme et un flegme tout britannique. Dévoué autant que critique, admiré et parfois gentiment moqué, Mr. Chips est un personnage à la fois charmant et complexe dont la renommée ne cessera de grandir au fil des années. Aussi irrésistible et insaisissable que l’Angleterre, dont il est la parfaite incarnation, Mr. Chips deviendra au sein de Brookfield une légende vivante, presque un mythe.

Alors si vous croisez un jeune élève et que vous lui parlez de Mr. Chips, vous serez surpris de voir apparaître un immense sourire, ou d’entendre un grand éclat de rire.

Réédité avec une très belle traduction aux éditions Sillage, que nous apprécions particulièrement à la librairie, ce court roman de James Hilton se lit avec délice comme un conte de Noël. On referme le livre touché au coeur, ému bien-sûr, mais avec en plus une confiance nouvelle dans l’humanité, le monde et la vie. Alors merci et Goodbye, Mr. Chips !

Anna, Karène et moi vous souhaitons de joyeuses fêtes à toutes et à tous !

Frédéric

Goodbye, Mr. Chips ! James Hilton, traduit de l’anglais par Maurice Rémon, éditions Sillage 9 €.

La Maison Vide

Dans la maison du père de Laurent Mauvignier, longtemps restée inhabitée, il y a une commode au marbre ébréché, une médaille, un piano et des photographies où manque un visage. Derrière ces objets il y a des histoires et beaucoup de secrets.

Pour mettre fin à un malaise familial tenace et pesant, l’auteur entreprend une vaste reconstitution. Il convoque non pas le souvenir de ses aïeux, mais leur donne vie. Et créé ainsi l’occasion unique de comprendre ces destins pris dans les tourments de l’histoire, à la fois banals et exceptionnels, héroïques et tragiques, lumineux et pathétiques. Du soldat Jules dont la gloire posthume rayonne encore dans la famille, en passant par l’arrière grand-mère Marie-Ernestine jusqu’à sa fille Marguerite dont l’ombre plane toujours insidieusement… Une galerie de personnages profondément touchants, aux vies furieusement romanesques mais souvent brisées, faites d’espoirs déchus, de rêves impossibles, de réussites et d’empêchements. Et des femmes qui encaissent toute la bêtise et la violence des hommes, tandis que deux guerres mondiales renversent leur existence.

Avec son style inégalable, ses phrases d’une précision absolue, Laurent Mauvignier signe avec La Maison Vide un chef-d’oeuvre saisissant, d’une grande intensité, qui balaye presque d’un revers de la main toute cette rentrée littéraire. Avec ce roman, la littérature française contemporaine est à son sommet, assurément.

Laurent Mauvignier, c’est Flaubert et Zola aux éditions de Minuit !

La Maison Vide, Laurent Mauvignier, éditions de minuit 25 €