Les enfiévrés

Les enfiévrés : le roman qui va faire grimper votre température.

Vous reprendriez bien un peu de virus ?

Paru aux Etats-Unis en 2018, Les enfiévrés nous conte l’histoire d’un virus, d’une épidémie venue de Chine : la fièvre de Shen. Mais les symptômes sont très particuliers. Une fois infectés, les malades sont condamnés à répéter mécaniquement et à l’infini certains gestes et comportements du quotidien. Mettre la table, essayer des vêtements, faire la vaisselle… Jusqu’à l’épuisement. Tournant en boucle, les infectés finissent par mourir, par s’éteindre.

Candace Chen est une jeune New-Yorkaise d’origine chinoise. Avec beaucoup de recul et un humour vif, elle nous résume la rapide agonie de notre civilisation. Alors que tout se délite et s’effondre autour d’elle, Candace s’accroche à ce qu’elle peut : son travail, sa solitude, de vagues amis, quelques recherches Google. Tandis que la ville se vide, que ses collègues disparaissent, elle fait le bilan de sa courte vie.

Tableau d’un monde essoufflé, d’une société qui s’épuise et épuise, Les enfiévrés dresse aussi le portrait désabusé d’une génération qui court après son loyer, qui sur-consomme et s’abîme dans des relations éphémères, qui se contente d’un travail médiocre parce qu’il paye bien, une génération sous pression qui n’a ni but ni sens.

Ce roman étonnant n’est ni une prophétie ni un coup de chance et ne saurait être réduit à sa seule dimension apocalyptique. C’est une oeuvre d’une belle acuité, toute à la fois saisissante et touchante. Il met en lumière toutes les absurdités du monde dans lequel nous nous égarons.

« Nous étions des stratèges en marketing, des avocats en droit des biens, des spécialistes en ressources humaines, des conseillers financiers. Ne sachant rien faire, nous avions tout cherché sur Google. »

Les enfiévrés, habilement traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Juliette Bourdin, Mercure de France 23.80 €

Rentrée littéraire : Ce qu’il faut de nuit

Rentrée littéraire 2020 livre 3 : le roman qui sonne juste.

C’est le père qui raconte.

Depuis que sa femme est morte, il élève seul ses deux fils. Le père est un homme de conviction, même s’il n’y croit plus. Il travaille à la SNCF, ce n’est pas toujours facile mais dans l’ensemble ça va. De temps en temps, il retrouve quelques militants, tracte un peu ici ou là, sans espoir de rallier qui que ce soit. Par habitude ou tout simplement parce qu’il n’y a pas grand-chose à faire d’autre. En Lorraine il n’y a plus beaucoup d’espoir, on a baissé les bras. Les politiques sont inaudibles.

Les années passent, les deux fils grandissent. Il y a le foot et les filles. Et les copains. Justement l’aîné en a de drôles, des pas très fréquentables même s’ils sont propres sur eux et courtois. Le père s’inquiète, le fils change, se durcit et les conversations à table dérapent vite. Cela fait mal au père, à ses convictions, mais surtout ça lui fait peur car dans le sillage de l’aîné, c’est le petit frère qui risque de s’égarer. Le père s’accroche, ne lâche rien, alors forcément la tension monte. Le père aime ses deux fils, mais parfois dans une famille, l’amour ne suffit plus.

Laurent Petitmangin aime raconter des histoires depuis longtemps. Celle-ci lui tient particulièrement à coeur, alors il se lance. C’est un premier roman, mais qui évite tous les pièges. Cela aurait pu être une longue suite de clichés, c’est une composition d’orfèvre. Cela aurait pu être plombant et ennuyeux, c’est envoûtant et lumineux.

Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin, La Manufacture de livres 16,90 €

Rentrée littéraire : Betty

Rentrée littéraire 2020 livre 2 : le roman qui enterre tous les autres.

Il y a de fortes chances que vous en entendiez parler.

Pas parce que l’éditeur en fait des montagnes ou que les journalistes se sentent obligés de le chroniquer, pas parce que l’auteur (Tiffany McDaniel) passe à la Grande Librairie ou que les libraires sont des vendus… Non, juste parce que c’est un très grand livre.

Betty n’est pas un livre post-moderne new-yorkais avec une narration qui décoiffe, pas un livre qui surf sur une mode ou qui tombe à pic, juste une histoire inoubliable avec des personnages merveilleux, un roman qui va vous mettre à genoux, vous fera pleurer dans votre canapé, vous fera prendre conscience que tout l’enjeu de la littérature est là, entre vos mains.

Betty est une petite indienne comme la surnomme son père, un Cherokee au grand coeur, qui préfère la splendeur des mensonges à la laideur de la vérité. Raconteur d’histoires, il abreuve ses enfants de contes et de paraboles poétiques, tout en fabriquant des potions et un peu d’alcool. Betty grandit dans cet univers tout à la fois magique et insouciant, entourée de ses frères et soeurs. Il y a Fraya, la plus grande, belle et sauvage. Mais aussi Flossie, impertinente et volage. Du côté des frères il y a celui qui dessine sans arrêt au fusain, l’ainé dont le regard cache de sombres mystères et le petit dernier qui parle à ses cailloux. Mais il y a surtout la mère qui piétine toujours les mêmes photos de famille, dont la folie peu à peu se répand dans toute la maison, contamine toute la fratrie. Tandis que les années passent, Betty affronte tant bien que mal les préjugés raciaux et les insultes, comprend peu à peu l’étendue des secrets qui empoisonnent sa mère et devient malgré elle le témoin d’un désastre inévitable.

Alors Betty écrit. Elle se jette sur le papier comme une possédée, brise des mines de crayons, et enfouis ses terribles secrets sous terre, à l’abri dans des bocaux en verre.

Dans Betty il y a la campagne de l’Ohio, de la joie, des drames et des larmes, une église incendiée et une malédiction. Il y a un père qui aime plus que tout ses enfants et tente de préserver sa famille, il y a des femmes qui souffrent et des hommes qui ressemblent à des monstres. Il y a aussi une petite fille qui ne lâche rien, qui voit tout, s’accroche aux mots et raconte, et qui plus tard deviendra femme.

C’est beau, c’est généreux, c’est vivant.

Pour toutes ces raisons, Betty mérite bien d’être lu.

« Et puis j’ai écrit. De mes écrits ressortaient des entrelacs et des ciselures. Il y avait des griffes et des serres, des choses plus douces également. Je parlais d’eau ruisselant des murs, de fumée dérivant dans le ciel. De ces réalités intangibles ou palpables qui nous liaient tous en des noeuds qu’aucun début extraordinaire ne pourrait jamais fixer. Mes poèmes embrassaient tout ce que mes bras ne pouvaient étreindre. Ils hurlaient ce que je taisais. »

Betty, Tiffany McDaniel, traduit de l’américain avec passion par François Happe, éditions Gallmeister 26,40 €