Intérieur nuit

Ashley Cordova, fille d’un réalisateur mythique de films d’horreur, est retrouvée morte en plein New-York, suicidée. Scott McGrath, journaliste déchu qui a connu des jours meilleurs, décide de mener l’enquête. L’occasion enfin de prendre sa revanche sur le responsable de sa disgrâce, le père d’Ashley, Stanislas Cordova, un artiste secret vivant reclus dans un immense manoir au coeur des montagnes, qui n’est pas apparu une seule fois en public depuis des décennies, et dont les oeuvres sont vouées à un culte par toute une communauté de fans.

Mais pour comprendre le geste de sa fille, si tant est qu’elle se soit suicidée, Scott McGrath devra plonger dans l’univers tortueux, labyrinthique et maléfique de Cordova, l’un des réalisateurs les plus mystérieux et sombres de notre époque, et sa quête l’emmènera au plus près de la frontière ténue entre le réel et la fiction, aux portes des ténèbres.

En créant tout un univers autour de Cordova, sa filmographie détaillée comme ses méthodes de travail, en incluant son oeuvre et sa vie au coeur de l’histoire du cinéma américain, Marisha Pessl réussit à nous faire oublier qu’il s’agit là d’une pure création. En glissant habilement dans le roman quelques documents, interviews, prises de notes, copies d’écran de sites internet, photos de certains personnages, l’auteure renforce l’immersion du lecteur, l’impression de réalité, de trouble, et sème avec un talent indéniable le doute et la peur.

Intérieur Nuit est sans aucun doute l’un des romans les plus captivants et novateurs de cette rentrée littéraire. Pour son deuxième roman, après La physique des catastrophes, Marisha Pessl confirme qu’elle est une des auteures les plus douées de sa génération. Maîtrisé de bout en bout, avec une fin inattendue, son roman explore la face obscure de la création, ses limites et ses dangers, mais parle aussi de l’enfance et des forces de l’imagination.

Lisez Intérieur Nuit, plongez-y comme dans une salle de cinéma, et préparez-vous pour un voyage haletant au pays des ombres.

Intérieur nuit, Marisha Pessl, éditions Gallimard 24.90 €

La chute des princes

«Le week-end m’avait coûté un total de cinquante mille dollars […] Je les avais regagnés avant le déjeuner.»

On pensait la décennie 80 soldée une fois pour toute avec American Psycho de Bret Easton Ellis, écrit en 1991, lorsque les cendres étaient encore chaudes. Il faut attendre 2014 et La chute des Princes, le quatrième roman de Robert Goolrick traduit en français, pour se rendre compte que tout n’avait pas été dit.

Trader sans pitié, amassant des millions de dollars par an, le narrateur est à l’image de Patrick Bateman, le héro d’Ellis : parfait et irrésistible. Mais à la différence de ce dernier, il est en revanche cultivé, sincère, lucide et exempt de toute cruauté. Il ne lui faudra pourtant qu’une poignée d’années pour se retrouver des soirées dantesques dans un loft de 400 m2 au monologue désabusé dans un studio peuplé de cafards. Car la chute arrive vite, très vite. L’alcool et la cocaïne briseront sa carrière et à 30 ans le voici viré, ruiné, tout juste bon à ruminer un passé incandescent, tandis que le sida tout autour de lui fait le ménage.

Là où Bret Easton Ellis sombrait dans la violence et la répétition pour dénoncer la vacuité de ses personnages, Robert Goolrick joue la carte du panache et de l’élégance afin de démonter le mirage des années fric. Ce qui au final apporte à ce roman, flamboyant et tragique, une sagesse inattendue et émouvante.

Roman moderne et lyrique, La chute des princes place définitivement son auteur au sommet. 

La chute des princes, Robert Goolrick, éditions Anne Carrière 20 €.

Nos disparus

Le soldat Sam Simoneaux débarque en France le 11 novembre 1918, trop tard pour se battre mais à temps pour sauver des décombres une fillette, devenue orpheline comme lui. Obligé de l’abandonner cependant à son triste sort, il rentre chez lui, à la Nouvelle Orléans, où une enfant sera enlevée dans le grand magasin où il travaille. Afin de récupérer le seul emploi assurant à son foyer une situation tout juste confortable, mais aussi certainement en souvenir de sa rencontre sur les champs de bataille français, Sam se lance corps et âme à la recherche de la petite Lily. Et nous voilà embarqués avec lui sur l’Ambassador, un vieux rafiot à aube retapé pour filer sur les eaux du Mississippi, à la recherche de clients fortunés montant à bord pour y passer quelques heures divertissantes, entre compagnie féminine et flacons d’alcool de contrebande…

Dans Le dernier arbre, les retrouvailles de deux frères au sein d’une scierie perdue dans les bayous de Louisiane nous avaient déjà énormément séduits. 

Avec Nos disparus, Tim Gautreaux revient dans un roman plus dense mais aussi plus haletant, une lecture envoûtante mettant en scène dans de splendides décors des personnages prenant de plus en plus d’ampleur, pour 540 pages de bonheur.

L’un des grands incontournables de cette rentrée littéraire étrangère.

Nos disparus, Tim Gautreaux, éditons Seuil 23 €.