Retour à Oakpine

Oakpine, petite ville nichée au coeur du Wyoming, est un endroit paisible où le temps semble s’être figé. C’est ici que Craig, Frank, Mason et Jimmy ont vécu les plus belles années de leur jeunesse. Certains d’entre eux sont partis ailleurs faire leur vie, certains sont restés, mais tous vont s’y retrouver suite aux caprices du destin. Mais du haut de leur cinquantaine, leurs jeunes années paraissent bien loin, d’autant que les jours de l’un deux, frappé par la maladie, sont comptés. Ces quatre là, toutefois, n’ont pas dit leur dernier mot…

Pour son troisième roman traduit en français, Ron Carlson, l’un des auteurs les plus discrets du catalogue Gallmeister, signe une histoire lumineuse, empreinte d’une chaleureuse humanité. Entre souvenirs doux amers d’une adolescence américaine, chronique familiale douloureuse traitant de la filiation et portrait d’une bande d’amis que le temps n’a pas épargné, l’auteur parvient à créer un petit miracle : un tableau émouvant d’une communauté soudée, où malgré les drames et les problèmes familiaux, chacun trouve le courage de la remise en question. A travers l’apparente banalité des gestes du quotidien, faite de petits instants conviviaux, Ron Carslon fait ressortir la force d’une amitié solaire qui ne dit jamais son nom, comme par excès de pudeur.

Difficile de dire si l’Amérique de Ron Carlson existe vraiment, tellement Oakpine avec ses personnages tendres et attachants, presque parfaits malgré leurs fêlures, apparaît comme une ville imaginaire coupée du monde, un souvenir adolescent fantasmé. Qu’importe, le roman est passionnant et l’on partage très vite les histoires émouvantes de ces quatre amis comme si nous les avions rêvées, comme si nous les avions vécues.

Retour à Oakpine, Ron Carlson, éditions Gallmeister 23.10 €

Le chagrin des vivants

Énormément d’histoires ont été écrites sur les deux conflits majeurs du XXème siècle. Pour son premier et très bon roman, l’anglaise Anna Hope prend le parti de se pencher sur la période qui a suivi la fin de la grande guerre, sur le sol britannique, à Londres plus précisément.

L’histoire commence avec le corps d’un homme tombé au combat pris au hasard sur un champ de bataille français et rapatrié en Angleterre. Cette dépouille du soldat inconnu arrive à Londres quelques jours plus tard, le 11 novembre 1920, salué par tout un peuple meurtri par tant de maris, frères et fils disparus.

Dans la foule, trois femmes sont venues chercher chacune à leur manière la possibilité de pouvoir enfin se recueillir et exorciser la douleur laissée par ceux qui ne sont pas revenus : Evelyn , issue de la grande bourgeoisie londonienne, tente d’oublier la mort de son fiancé en travaillant pour le bureau responsable du versement des pensions aux mutilés de guerre. Ada voit partout son fils pourtant tué au front, et Hettie, quant à elle, travaille dans un cabaret et offre aux soldats rescapés trois minutes de danse moyennant une livre.

Au cours des quatre journées précédant l’arrivée du cercueil à Westminster, le lecteur découvre et suit ces trois parcours que rien ne semble rapprocher. C’est sans compter sur la très habile construction du roman et sur le très beau phrasé d’Anna Hope, qui font du Chagrin des vivants  une des très belles découvertes de cet hiver.

Le chagrin des vivants, Anna Hope, éditions Gallimard 23 €.

J’ai vu un homme

Dans un quartier cossu de Londres, de nos jours, Michael arpente minutieusement la maison vide de ses voisins, une jeune famille avec qui il s’est lié d’une forte amitié, étrangement vite, un peu trop intimement, peut-être.

C’est que ce jeune auteur à succès vient de s’installer juste de l’autre côté du mur, après avoir perdu sa femme, journaliste reporter tuée accidentellement lors d’une mission en Afghanistan, victime d’un tir de drône… américain.

Qu’est ce qui pousse aujourd’hui Michael à scruter la moindre surface de la maison, à en gravir les étages et à se retrouver malgré lui dans l’univers banal du quotidien d’une famille qu’il connaît peu, mais dont un étranger dirait qu’il la fréquente depuis toujours?

C’est dans une ambiance digne d’un début de thriller que s’ouvre le très bon deuxième roman d’ Owen Sheers, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il sait y faire pour vous agripper dès les premières phrases, instaurer en quelques mots un vrai suspense, puis changer de rythme pour s’atteler au vécu et à la complexité de tous ses personnages, pour leur donner au final une épaisseur saisissante.

Le livre devient alors une belle réflexion sur la responsabilité de chacun de nos actes, que ce soit à notre petit niveau d’individu fondu dans la masse, ou bien dans un rôle pouvant s’avérer terrifiant à une échelle mondiale.

J’ai vu un homme, Owen Sheers, éditions Rivages 21.50 €