La chute des princes

«Le week-end m’avait coûté un total de cinquante mille dollars […] Je les avais regagnés avant le déjeuner.»

On pensait la décennie 80 soldée une fois pour toute avec American Psycho de Bret Easton Ellis, écrit en 1991, lorsque les cendres étaient encore chaudes. Il faut attendre 2014 et La chute des Princes, le quatrième roman de Robert Goolrick traduit en français, pour se rendre compte que tout n’avait pas été dit.

Trader sans pitié, amassant des millions de dollars par an, le narrateur est à l’image de Patrick Bateman, le héro d’Ellis : parfait et irrésistible. Mais à la différence de ce dernier, il est en revanche cultivé, sincère, lucide et exempt de toute cruauté. Il ne lui faudra pourtant qu’une poignée d’années pour se retrouver des soirées dantesques dans un loft de 400 m2 au monologue désabusé dans un studio peuplé de cafards. Car la chute arrive vite, très vite. L’alcool et la cocaïne briseront sa carrière et à 30 ans le voici viré, ruiné, tout juste bon à ruminer un passé incandescent, tandis que le sida tout autour de lui fait le ménage.

Là où Bret Easton Ellis sombrait dans la violence et la répétition pour dénoncer la vacuité de ses personnages, Robert Goolrick joue la carte du panache et de l’élégance afin de démonter le mirage des années fric. Ce qui au final apporte à ce roman, flamboyant et tragique, une sagesse inattendue et émouvante.

Roman moderne et lyrique, La chute des princes place définitivement son auteur au sommet. 

La chute des princes, Robert Goolrick, éditions Anne Carrière 20 €.

Nos disparus

Le soldat Sam Simoneaux débarque en France le 11 novembre 1918, trop tard pour se battre mais à temps pour sauver des décombres une fillette, devenue orpheline comme lui. Obligé de l’abandonner cependant à son triste sort, il rentre chez lui, à la Nouvelle Orléans, où une enfant sera enlevée dans le grand magasin où il travaille. Afin de récupérer le seul emploi assurant à son foyer une situation tout juste confortable, mais aussi certainement en souvenir de sa rencontre sur les champs de bataille français, Sam se lance corps et âme à la recherche de la petite Lily. Et nous voilà embarqués avec lui sur l’Ambassador, un vieux rafiot à aube retapé pour filer sur les eaux du Mississippi, à la recherche de clients fortunés montant à bord pour y passer quelques heures divertissantes, entre compagnie féminine et flacons d’alcool de contrebande…

Dans Le dernier arbre, les retrouvailles de deux frères au sein d’une scierie perdue dans les bayous de Louisiane nous avaient déjà énormément séduits. 

Avec Nos disparus, Tim Gautreaux revient dans un roman plus dense mais aussi plus haletant, une lecture envoûtante mettant en scène dans de splendides décors des personnages prenant de plus en plus d’ampleur, pour 540 pages de bonheur.

L’un des grands incontournables de cette rentrée littéraire étrangère.

Nos disparus, Tim Gautreaux, éditons Seuil 23 €.

Mailman

Comme son nom l’indique, Mailman est facteur. Exerçant au coeur d’une petite ville américaine, il n’est pas exempt de tout reproche. Malgré un dévouement certain, il a pour habitude de lire une grande partie du courrier de ses administrés. Allant même jusqu’à photocopier et archiver la majorité des lettres ouvertes (puis soigneusement refermées), se constituant un cabinet épistolaire de curiosités qui lui permet de suivre l’existence de presque chaque habitant. Drogué à la vie des autres, voyeur invisible, cette sinistre déformation professionnelle lui permet d’éviter d’affronter le désert de sa propre vie : une activité sexuelle et sentimentale minimaliste, un père absent et une mère à moitié folle, et une relation pour le moins déplacée avec sa soeur, actrice ratée mythomane.

Mais en apprenant le suicide d’un usager dont une lettre a été retenue plus longtemps que d’habitude, Mailman voit le semblant d’ordre dans sa vie lui glisser entre les doigts. Les événements s’enchaînent et prennent progressivement l’allure d’une tragi-comédie.

Mailman fait furieusement penser à la Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, on y retrouve un personnage qui n’a rien pour lui, menteur et douteux, mais toutefois plus attachant parce que fragile et maladroit. De l’introspection à l’humour féroce, de Philip Roth à Tom Sharpe, Mailman est un roman aux passerelles multiples. Une fois le livre refermé, et c’est l’une de ses grandes réussites, J. Robert Lennon nous fait réaliser que nous avons tous un peu de Mailman en nous.

Mailman, J. Robert Lennon, éditions Monsieur Toussaint Louverture 23 €