Le chagrin des vivants

Énormément d’histoires ont été écrites sur les deux conflits majeurs du XXème siècle. Pour son premier et très bon roman, l’anglaise Anna Hope prend le parti de se pencher sur la période qui a suivi la fin de la grande guerre, sur le sol britannique, à Londres plus précisément.

L’histoire commence avec le corps d’un homme tombé au combat pris au hasard sur un champ de bataille français et rapatrié en Angleterre. Cette dépouille du soldat inconnu arrive à Londres quelques jours plus tard, le 11 novembre 1920, salué par tout un peuple meurtri par tant de maris, frères et fils disparus.

Dans la foule, trois femmes sont venues chercher chacune à leur manière la possibilité de pouvoir enfin se recueillir et exorciser la douleur laissée par ceux qui ne sont pas revenus : Evelyn , issue de la grande bourgeoisie londonienne, tente d’oublier la mort de son fiancé en travaillant pour le bureau responsable du versement des pensions aux mutilés de guerre. Ada voit partout son fils pourtant tué au front, et Hettie, quant à elle, travaille dans un cabaret et offre aux soldats rescapés trois minutes de danse moyennant une livre.

Au cours des quatre journées précédant l’arrivée du cercueil à Westminster, le lecteur découvre et suit ces trois parcours que rien ne semble rapprocher. C’est sans compter sur la très habile construction du roman et sur le très beau phrasé d’Anna Hope, qui font du Chagrin des vivants  une des très belles découvertes de cet hiver.

Le chagrin des vivants, Anna Hope, éditions Gallimard 23 €.

J’ai vu un homme

Dans un quartier cossu de Londres, de nos jours, Michael arpente minutieusement la maison vide de ses voisins, une jeune famille avec qui il s’est lié d’une forte amitié, étrangement vite, un peu trop intimement, peut-être.

C’est que ce jeune auteur à succès vient de s’installer juste de l’autre côté du mur, après avoir perdu sa femme, journaliste reporter tuée accidentellement lors d’une mission en Afghanistan, victime d’un tir de drône… américain.

Qu’est ce qui pousse aujourd’hui Michael à scruter la moindre surface de la maison, à en gravir les étages et à se retrouver malgré lui dans l’univers banal du quotidien d’une famille qu’il connaît peu, mais dont un étranger dirait qu’il la fréquente depuis toujours?

C’est dans une ambiance digne d’un début de thriller que s’ouvre le très bon deuxième roman d’ Owen Sheers, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il sait y faire pour vous agripper dès les premières phrases, instaurer en quelques mots un vrai suspense, puis changer de rythme pour s’atteler au vécu et à la complexité de tous ses personnages, pour leur donner au final une épaisseur saisissante.

Le livre devient alors une belle réflexion sur la responsabilité de chacun de nos actes, que ce soit à notre petit niveau d’individu fondu dans la masse, ou bien dans un rôle pouvant s’avérer terrifiant à une échelle mondiale.

J’ai vu un homme, Owen Sheers, éditions Rivages 21.50 €

Intérieur nuit

Ashley Cordova, fille d’un réalisateur mythique de films d’horreur, est retrouvée morte en plein New-York, suicidée. Scott McGrath, journaliste déchu qui a connu des jours meilleurs, décide de mener l’enquête. L’occasion enfin de prendre sa revanche sur le responsable de sa disgrâce, le père d’Ashley, Stanislas Cordova, un artiste secret vivant reclus dans un immense manoir au coeur des montagnes, qui n’est pas apparu une seule fois en public depuis des décennies, et dont les oeuvres sont vouées à un culte par toute une communauté de fans.

Mais pour comprendre le geste de sa fille, si tant est qu’elle se soit suicidée, Scott McGrath devra plonger dans l’univers tortueux, labyrinthique et maléfique de Cordova, l’un des réalisateurs les plus mystérieux et sombres de notre époque, et sa quête l’emmènera au plus près de la frontière ténue entre le réel et la fiction, aux portes des ténèbres.

En créant tout un univers autour de Cordova, sa filmographie détaillée comme ses méthodes de travail, en incluant son oeuvre et sa vie au coeur de l’histoire du cinéma américain, Marisha Pessl réussit à nous faire oublier qu’il s’agit là d’une pure création. En glissant habilement dans le roman quelques documents, interviews, prises de notes, copies d’écran de sites internet, photos de certains personnages, l’auteure renforce l’immersion du lecteur, l’impression de réalité, de trouble, et sème avec un talent indéniable le doute et la peur.

Intérieur Nuit est sans aucun doute l’un des romans les plus captivants et novateurs de cette rentrée littéraire. Pour son deuxième roman, après La physique des catastrophes, Marisha Pessl confirme qu’elle est une des auteures les plus douées de sa génération. Maîtrisé de bout en bout, avec une fin inattendue, son roman explore la face obscure de la création, ses limites et ses dangers, mais parle aussi de l’enfance et des forces de l’imagination.

Lisez Intérieur Nuit, plongez-y comme dans une salle de cinéma, et préparez-vous pour un voyage haletant au pays des ombres.

Intérieur nuit, Marisha Pessl, éditions Gallimard 24.90 €