Mailman

Comme son nom l’indique, Mailman est facteur. Exerçant au coeur d’une petite ville américaine, il n’est pas exempt de tout reproche. Malgré un dévouement certain, il a pour habitude de lire une grande partie du courrier de ses administrés. Allant même jusqu’à photocopier et archiver la majorité des lettres ouvertes (puis soigneusement refermées), se constituant un cabinet épistolaire de curiosités qui lui permet de suivre l’existence de presque chaque habitant. Drogué à la vie des autres, voyeur invisible, cette sinistre déformation professionnelle lui permet d’éviter d’affronter le désert de sa propre vie : une activité sexuelle et sentimentale minimaliste, un père absent et une mère à moitié folle, et une relation pour le moins déplacée avec sa soeur, actrice ratée mythomane.

Mais en apprenant le suicide d’un usager dont une lettre a été retenue plus longtemps que d’habitude, Mailman voit le semblant d’ordre dans sa vie lui glisser entre les doigts. Les événements s’enchaînent et prennent progressivement l’allure d’une tragi-comédie.

Mailman fait furieusement penser à la Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, on y retrouve un personnage qui n’a rien pour lui, menteur et douteux, mais toutefois plus attachant parce que fragile et maladroit. De l’introspection à l’humour féroce, de Philip Roth à Tom Sharpe, Mailman est un roman aux passerelles multiples. Une fois le livre refermé, et c’est l’une de ses grandes réussites, J. Robert Lennon nous fait réaliser que nous avons tous un peu de Mailman en nous.

Mailman, J. Robert Lennon, éditions Monsieur Toussaint Louverture 23 €

Les collines d’eucalyptus

Au fur et à mesure de ses romans, d’itinéraire d’enfance à terre des oublis, en passant par au zénith et le sanctuaire du coeur, Duong Thu Huong tisse une oeuvre grandiose et humaniste sur l’histoire récente du Vietnam. Une oeuvre si forte, si juste, qu’on ne serait pas étonné (et ce serait amplement mérité) qu’un jour le Nobel de Littérature lui soit décerné !

Dans son dernier opus, les collines d’eucalyptus, on retrouve toute la sève et la délicatesse du style de Duong Thu Huong, mais surtout plus que jamais, son immense talent de conteuse. Nous suivons donc les pérégrinations malheureuses de Thanh, jeune homosexuel qui par passion va connaître un destin tourmenté, traversé toutefois de rencontres précieuses ou inoubliables. Moins marqué sur le plan politique qu’Au Zénith par exemple, Duong Thu Huong s’attache plus que jamais aux personnages, y compris ceux qui sont secondaires à l’intrigue, et parsème ainsi son livre de nombreux récits tantôt tragiques, tantôt drôles, mais toujours savoureux. Avec à chaque fois cette relation d’amour et de haine vis à vis de son pays natal, dont les contradictions ne cessent d’écarteler l’auteure. On est tour à tour plongé dans les descriptions bucoliques du Vietnam des campagnes, toujours lié à l’insouciance et à la magie de l’enfance, puis confronté aux relations perverses des adultes, faites de manipulations, de commérages et de méchancetés, avec toujours l’ombre menaçante du Parti. On découvre aussi un pays qui s’ouvre peu à peu au capitalisme (le roman se déroule dans les années 80) et à la réussite individuelle. Mais la réalité est toujours là, celle d’une société incapable d’assimiler la différence, à la justice expéditive et répressive. Les descriptions des camps de détention aux conditions de vie épouvantables et archaïques sont d’ailleurs saisissantes.

Les collines d’eucalyptus est un roman dont la richesse est tout simplement inépuisable.

Les collines d’eucalyptus, Duong Thu Huong, éditions Sabine Wespieser 29 €.

Terminus Belz

Se pourrait-il que la révélation 2014 du polar français nous vienne des éditions Liana Levi ?

En tout cas le premier coup de coeur du genre de cette année est bel et bien Terminus Belz, d’Emmanuel Grand, nouvel auteur qui va sans doute faire parler de lui.

Ce thriller raconte la traque d’un clandestin, Marko Voronine, qui pour échapper à la mafia va trouver refuge sur l’île de Belz, au large des côtes bretonnes (une île imaginaire inspirée entre autres par l’île de Groix). C’est tout le sel du roman : c’est sur cette île que le thriller va prendre une nouvelle dimension et emprunter subitement sa trame aux plus sombres légendes bretonnes. La transition et le mélange des genres étaient osés, mais l’auteur réussit justement à nous faire passer d’un univers à l’autre en toute crédibilité, grâce bien-sûr à un scénario travaillé et un rythme sans failles, mais aussi en raison d’une savoureuse galerie de personnages, du mafieux russe ultra-violent au breton roublard taillé dans le granit. En sachant alterner l’humour et la gravité suivant les situations, Emmanuel Grand parvient avec justesse et un équilibre remarquable à nous emmener de la dure et concrète réalité de notre monde aux portes du merveilleux, à la frontière du jour et de la nuit, dans l’ombre mystérieuse et terrible de l’Ankou.

En alliant le meilleur du thriller contemporain aux plus belles pages d’Anatole Le Braz, Terminus Belz est un voyage décoiffant aux limites du connu, une parfaite fusion des styles et des cultures, et un hommage magnifique à la Bretagne insulaire.

Nous sommes très heureux de vous inviter à venir rencontrer l’auteur à la librairie, qui répondra volontiers à toutes vos questions concernant l’élaboration de son roman, lors d’une séance de dédicace autour d’un buffet le samedi 15 février à partir de 18h.

Venez nombreux !

Terminus Belz, Emmanuel Grand, éditions Liana Levi 19 €.