Opération Sweet Tooth

6 lignes, c’est tout ce qu’il faut à Ian McEwan pour installer son héroïne et tracer le cadre de son nouveau roman. Il ne reste plus qu’au lecteur à se laisser embarquer avec plaisir et gourmandise dans ce livre qui tient tout à la fois de la grande histoire d’amour, du roman d’espionnage et de la chronique sociale et politique de l’Angleterre des années 60 et 70.

Serena Frome est une jeune femme belle et intelligente, diplômée de Cambridge, en qui les services de renseignements intérieurs anglais (le fameux MI5), voient une recrue idéale pour leur nouveau projet : l’opération « Sweet Tooth », qui vise à influencer et à promouvoir la carrière de jeunes écrivains embrassant l’idéologie gouvernementale anti-communiste, en les subventionnant dans l’ombre. Au cours de sa mission, Serena ira de révélation en révélation sur sa propre vie, ses amitiés et ses amants. Car dans ce milieu aussi trouble que le fond d’une mare, tout n’est qu’apparence, mensonge et trahison.

Le sujet pourrait prêter à sourire, mais il n’en est pas moins très sérieux. Durant l’âge d’or de la guerre froide, tous les moyens étaient bons pour manipuler les masses, particulièrement ceux de la culture et de la littérature. Une propagande somme toute plus subtile que celle pratiquée durant la dernière guerre. L’auteur cite en exemple notamment Orwell. La publication de son roman 1984 n’aurait-elle pas bénéficié, déjà à l’époque, d’un petit coup de pouce des services secrets ?

Quoiqu’il en soit, Opération Sweet Tooth est une démonstration des nombreux talents de l’auteur. Un roman ingénieux et divertissant, contenant de jolies mises en abîme littéraires (la fin est brillante et saura vous surprendre !), avec en toile de fond l’Angleterre de l’ère pré-Thatcher, un pays englué dans une crise économique sans précédent, malmené par des mouvements sociaux et faisant face à la montée en puissance de l’IRA.

Opération Sweet Tooth, Ian McEwan, éditions Gallimard 22.50 €.

Les douze tribus d’Hattie

Attention talent !

Les éditions Gallmeister publient ce 2 janvier le premier roman d’une jeune auteure dont on entendra parler, c’est sûr !

Les douze tribus d’Hattie, d’Ayana Mathis, est le récit de la vie d’une jeune afro-américaine qui, en 1923, débarque à Philadelphie accompagnée de ses soeurs et de sa mère, fuyant la Géorgie ségrégationniste. Entre 1925 et 1980 et par douze séquences retraçant chacune une partie de la vie des douze enfants qu’Hattie mettra au monde, l’auteur nous livre le portrait d’une famille plein d’idéaux inexorablement confrontée aux réalités les plus cruelles.

La construction du roman est inventive et parfaitement maîtrisée, le style est splendide, Ayana Mathis a tout d’une très grande, tout près d’Harper Lee et de Toni Morrison. Bravo !

Vous voilà en très bonne compagnie pour commencer cette nouvelle année.

Bonne et heureuse année 2014 à toutes et à tous !

Les douze tribus d’Hattie, Ayana Mathis, éditions Gallmeister 23.40 €

hattie

Le dernier arbre

1923. Au cœur d’une nature à l’état brut, non loin de la Nouvelle Orléans mais sur des territoires bien moins civilisés, se dresse la scierie Nimbus. Véritable microcosme régi par ses propres règles, elle sera le décor des retrouvailles de Randolf et Byron Aldridge, deux frères qu’alors tout oppose. L’ainé, Byron, vit retranché là depuis son retour de la guerre en Europe. A demi fou, s’enivrant de whisky et de vieilles ballades irlandaises, c’est pourtant lui qui a la charge de faire respecter l’ordre parmi une population majoritairement masculine, violente et parfois sans limites. Ce qu’il fait, à sa manière.

Chargé par son père de ramener Byron à la raison et à une situation plus honorable, Randolf devient le nouveau directeur de l’exploitation forestière…

Que reste-t-il de la complicité fraternelle des jeunes années lorsque la guerre, les désillusions et la pression familiale, ici paternelle, viennent séparer deux frères qui se croyaient unis pour longtemps?

Après deux romans et un recueil de nouvelles, Tim Gautreaux, déjà considéré par certains comme le «Conrad des bayoux », nous livre avec le Dernier arbre un roman saisissant et grave habité par des personnages certes désenchantés mais ô combien humains!

Le dernier arbre, Tim Gautreaux, éditions du Seuil 22 €.