Quelques bds pour rire et rêver !

Plusieurs très bonnes bds viennent égayer ce début d’année un rien frisquet : tout d’abord un peu d’humour noir avec L’île aux cent mille morts, du dessinateur Jason. Avec ses personnages placides au regard vide, son humour décalé, gentiment macabre mais un brin profond, Jason est un auteur de talent qui gagne à sortir de l’underground ! Assisté cette fois d’un scénariste confirmé, Fabien Velhmann, il revisite l’univers de la piraterie en suivant une jeune fille partie à la recherche de son père disparu, laquelle va se retrouver sur une île plus que mystérieuse où sévit une école de… bourreaux ! Un régal, quand Woody Allen et Lewis Trondheim revisitent Stevenson !

L’île aux cent mille morts, Jason et Velhmann, éditions Glénat 15 €.

Les Quatres Soeurs, dont le premier tome vient de paraître, est une formidable adaptation du roman en 4 volumes de Malika Ferdjoukh paru il y a quelques années à l’Ecole des Loisirs. Graphiquement somptueuses, les planches sont aussi virevoltantes que leurs héroïnes. Pétries de bonnes références (au cinéma et à la littérature), ces Quatres Soeurs (qui sont en fait 5 dans cet épisode) sont de bonne compagnie et leurs aventures aussi attachantes que drôles. Il se dégage de cette oeuvre un charme espiègle que n’auraient pas renié les soeurs Brontë… Vivement la suite !

Quatre Soeurs T1 Enid, Malika Ferdjoukh et Cati Baur, éditions Delcourt 14.95 €.

 

Plus exigeante mais non moins magnifique, Féroces Tropiques nous conte l’aventure extraordinaire d’un peintre allemand dans la folie de la première partie du siècle dernier. Entre un séjour forcé au coeur d’une tribu sauvage quelque part en Nouvelle-Guinée, le front de la guerre de 14 et la montée du fascisme en Allemagne, à défaut de comprendre les hommes notre héros finira par découvrir sa propre vérité. Un voyage extraordinaire et riche en couleurs : entre Egon Schiele, Van Gogh et Gauguin, Pinelli et Bellefroid signent là une grande bd où chaque case éblouit le lecteur, et où le texte force à l’introspection.

Féroces Tropiques, Pinelli et Bellefroid, éditions Dupuis / Aire Libre 15.95 €

Enfin à noter que l’excellente bd chez Casterman de David Mazzucchelli, Asterios Polyp, que nous vous chroniquions dès le mois d’octobre, vient d’obtenir le Prix Spécial du Jury lors du festival d’Angoulême !

Little Big Bang

Little Big Bang est le nouveau roman de Benny Barbash, auteur israélien, publié par les éditions Zulma. Comme avec My First Sony, son précédent livre, on retrouve ce qui fait la particularité de cet auteur : la description de la société israélienne contemporaine vue par le prisme familial.

Avec Little Big Bang, il nous livre une fable féroce mais drôle en nous contant l’histoire d’un homme qui va s’apercevoir qu’un olivier lui pousse inexorablement dans l’oreille ! Malgré une femme stoïque et une famille qui en a connu d’autres, cette mésaventure arboricole ne passera pas inaperçue et notre pauvre héros va vite devenir un enjeu national, un symbole de paix qu’Israël et les palestiniens vont tenter de s’accaparer, tout cela sous les yeux très observateurs de son propre fils.

A l’image d’une société israélienne déchirée mais qui tente de garder le cap alors que tout s’écroule autour d’elle, l’oeuvre de Benny Barbash possède ce petit grain de folie, d’humour et de lucidité, qui font tout le charme des livres politiquement incorrects.

Little Big Bang, Benny Barbash, éditions Zulma 17.50 €.

 

Les Harmoniques

Marcus Malte, l’auteur de Garden of Love, un polar étrange primé à de multiples reprises, nous revient en ce début d’année avec un roman noir sombre et sulfureux.

On y fait la connaissance de deux personnages charismatiques : un grand noir appelé Mister, pianiste de jazz réputé mais peu loquace, et son ami Bob, chauffeur de taxi polyglotte, qui erre sans but au volant de sa vieille 404. Les deux compères qui viennent de perdre l’une de leurs amies, une certaine Vera Nad (retrouvée brûlée vive), estiment que l’enquête policière est bâclée et décident à leur tour de découvrir la vérité.

Mais certaines choses ne gagnent pas à être remuer, surtout lorsqu’il est question de drogue, de réfugiés des balkans et de mafia serbe. Et lorsque la politique s’en mêle, le tout prend des allures de bombe incendiaire, et l’enquête se transforme vite en descente aux enfers.

Avec ce polar pétri de références (dont quelques clins d’oeil appuyés à l’actualité), Marcus Malte nous fait une démonstration de son talent. On retiendra outre des personnages taillés dans du béton armé, un style souvent lyrique, une écriture splendide qui malgré tout n’épargnera pas le lecteur, notamment lors des passages traitant de la guerre en ex-Yougoslavie et du siège de Vukovar.

Entre blues et jazz, amour et pouvoir, Les Harmoniques est un grand roman noir français, fidèle au genre et sans improvisation (si ce n’est quelques pointes d’humour), terrible et efficace qui vous tiendra en haleine jusqu’au bout. Vous y ferez aussi des rencontres aussi surprenantes que glaçantes : un joueur de guitare à l’accent balte accompagné d’un accordéoniste aveugle, un peintre manchot dont le regard en dit long, un paysan affable qu’on appelle « Sang de Boeuf », un ministre de l’Intérieur véreux et assoiffé de pouvoir… Sans compter la présence de Vera Nad, figure mélancolique et idéalisée que poursuivent inlassablement nos deux héros.

Marcus Malte nous offre en ce début d’année une ballade hantée et noire à lire au coeur de la nuit.

Les Harmoniques, Marcus Malte, Gallimard Série Noire 19 €.