Du bon usage des étoiles

Parce qu’en cette période presque estivale il fait beau et chaud, je vais vous parler d’un roman où il fait froid, très froid, et où la glace et la neige recouvrent tout l’horizon : Du bon usage des étoiles, de Dominique Fortier, auteure québecoise dont c’est le premier roman, publié aux éditions de la Table Ronde.

En 1845, deux navires quittent l’Angleterre, l’Erebus et le Terror, et mettent le cap sur l’Arctique dans le but de découvrir un passage hypothétique reliant l’Atlantique au Pacifique. Tout comme pour le Titanic, point de suspense ici quant à l’issue de l’expédition : ce sera un désastre total. Les navires resteront prisonniers des glaces et tous les marins mourront affamés et littéralement gelés.

Cette sinistre aventure tient à la fois de la farce et de la tragédie. L’expédition est mal préparée, tant sur le plan humain que matériel. Les décisions sont mauvaises et les choix douteux, les techniques d’orientation et de navigation sont encore balbutiantes, approximatives. Victimes d’une amirauté orgueilleuse, pas moins de 129 hommes périrent au final.

L’immense Dan Simmons avait déjà traité de cette expédition avec son roman Terreur (disponible en pocket), mais d’une manière plus dense et descriptive, et surtout empreinte de mystère et de fantastique. Le livre de Dominique Fortier est moins approfondi mais il n’en demeure pas moins excellent pour autant. Au contraire même, le style élégant et sobre, l’alternance entre les différents points de vue et protagonistes, l’ajout de documents authentiques, tout confère à une immersion rapide et tenace. En peu de mots, mais parce qu’ils sont sans doute bien choisis, Dominique Fortier nous décrit la lente agonie de cette expédition, la déchéance des hommes qui sombrent peu à peu dans le doute, la peur, la folie, et qui pourtant et avec dignité meurent en héros. Tandis qu’en Angleterre, bien au chaud dans les salons victoriens, les femmes des officiers trouvent le temps long, puis s’inquiètent et finalement s’angoissent.

Je vous recommande fortement Du bon usage des étoiles. Ce roman n’a pas la prétention d’être une oeuvre documentaire et historique. C’est un voyage littéraire plein de charme au bout de nulle part, là où tout est blanc, à perte de vue, à l’infini.

Du bon usage des étoiles, Dominique Fortier, éditions de La Table Ronde 20 €.

Marée noire

Marée noire est un polar magistral, d’autant plus bluffant qu’il s’agit d’un premier roman. Retenez bien le nom de l’auteur : Attica Locke, une scénariste et enseignante américaine installée à Los Angeles.

Jay Porter est un avocat noir au passé militant, ce qui lui a laissé notamment un casier judiciaire. Une épreuve et un fardeau lorsqu’on vit en plein coeur du Texas dans les années 80. Ce qui l’oblige à se tenir à carreau et le plus loin possible des embrouilles. Aussi quand il vient au secours d’une jeune femme blanche suite à un échange de coups de feu, Jay sait tout de suite qu’il a mis les pieds là où il ne fallait pas. Pourtant c’est plus fort que lui, Jay décide d’en savoir plus et se rend  sur les lieux du crime. Et c’était bien la dernière des choses à faire, surtout lorsqu’on a une femme enceinte jusqu’au coup, un beau-père pasteur embarqué dans une grève qui risque de mettre le feu à la ville, et une relation ambiguë avec la Maire en personne.

Sur fond de lutte afro-américaine pour les droits civiques, de corruption politique et de magouilles pétrolifères, Marée noire est un polar qui se hisse au niveau des plus grands auteurs du genre. On pense entre autre au Pays à l’Aube de Dennis Lehane. Servi par une écriture exemplaire, des retours en arrière judicieux, une ambiance ensorcelante, un suspense maîtrisé du début à la fin, Marée noire impressionne et procure un grand plaisir de lecture. A découvrir absolument !

Marée noire, Attica Locke, Gallimard Série Noire 21 €.

Arrêtez-moi là !

Jeffrey Sutton est un chauffeur de taxi comme il en existe des milliers aux Etats-Unis. Travailleur fatigué qui peine à joindre les deux bouts, conscient de ses maigres perspectives d’avenir, il lui reste malgré tout une certaine naïveté et une bonne dose de gentillesse. Aussi quand des inspecteurs de police viennent le chercher chez lui pour l’emmener au commissariat en l’accusant de kidnapping, Jeffrey pense à un malentendu ou à une simple erreur sur la personne. Mais il se rend vite compte que les choses ne vont pas aller en s’arrangeant, car pour la police il n’y a plus rien à ajouter : le dossier est clos.

« Mais toutes mes illusions sont pulvérisées l’une après l’autre, et je dois accepter sans cesse de nouvelles réalités. Je ne retrouverai pas Charlie au bar. Je ne serai pas chez moi pour dîner. Ces types pensent vraiment que j’ai fait ça. Pour eux, ce n’est pas le début de l’enquête c’est la fin. »

Défendu par un avocat commis d’office aussi minable qu’inexpérimenté, Jeffrey est incarcéré et risque tout simplement la peine capitale.

Iain Levison, L’auteur d’Un petit boulot et de Tribulations d’un précaire, revient ici à son meilleur niveau. Toujours plus lucide, plus impitoyable sur les travers de son pays, il ne délaisse pas pour autant son sens de l’humour qui fait tout son style. En témoigne les dialogues absurdes mais effrayants que son personnage tient avec Robert, un tueur psychopathe, avec qui il partage le couloir de la mort. Portrait affligeant d’une justice et d’une police fainéantes, qui bâclent les affaires, quitte à fabriquer ou arranger certains éléments pour en faire des preuves, Arrêtez-moi là ! est un roman grinçant où l’on passe du rire à la peur, et dont la fin est particulièrement réussie. Mais ne vous croyez pas à l’abri : tout le monde peut être victime d’une erreur judiciaire.

« Si j’ai appris quelque chose de tout ça, c’est qu’il ne faut jamais toucher aux fenêtres des gens. »

Arrêtez-moi là ! Iain Levison, éditions Liana Levi 18 €.

Et parce que vous avez été sage, je vous propose une séance de rattrapage avec Un petit boulot, où comment un ouvrier licencié pour cause de délocalisation se voit contraint de devenir tueur à gages pour remplir son frigo. Un roman noir aussi jouissif que très incorrect, devenu culte au fil des années, et qui n’a rien perdu de son mordant !

Un petit boulot, Iain Levison, éditions Liana Levi « Piccolo » 8 €.