Gin et les italiens

Gin est une femme résignée. Albinos martyrisée par son beau-père qui l’interne dans un hôpital psychiatrique, elle n’a d’autre solution pour en sortir que d’épouser un certain Mr Toad, individu repoussant et fruste, qui l’emmène dans sa ferme perdue au fin fond du bush australien. Dans ce désert hostile et sauvage, particulièrement en 1944, Gin élève tant bien que mal ses enfants et oublie peu à peu ses rêves de pianiste virtuose. Mais au milieu de ce tableau aussi palpitant qu’un accouplement de koalas neurasthéniques, vont surgir deux silhouettes fort perturbantes : Antonio et John, deux prisonniers de guerre italiens placés dans la ferme comme ouvriers agricoles.

C’est le début d’un éveil à la sensualité pour Gin, l’occasion pour elle de se sentir aimé. Quant à Mr Toad, il n’est pas en reste et cache bien son jeu…

Débordant de sons, de couleurs, de sensations, ce roman de Goldie Goldbloom (Auteure australienne dont c’est la première traduction) est un délice aussi caustique qu’impertinent, qui égratigne aussi bien la bonne société puritaine que l’univers rustre des colons.

Gin est un personnage romanesque comme on en fait plus ! Dégoûtée par son quotidien, son mari lourdaud, ses enfants ingrats, et les regards bovins des villageois aux langues bien pendues, Gin n’aspire finalement qu’aux choses simples : la liberté et l’amour.

Ne passez pas à côté de ce roman, il a le charme des grands classiques et une modernité à toute épreuve. On rit à chaque page, on rougit aussi car c’est parfois surprenant (pour un lecteur en tout cas) de se retrouver dans la tête d’une femme !

Une expérience pour ma part que je n’avais pas connue depuis Belle du Seigneur d’Albert Cohen, c’est dire…

Gin et les italiens, Goldie Goldbloom, éditions Christian Bourgois 23 €.

Destination Ténèbres.

Destination Ténèbres est un roman de science-fiction américain de Frank M. Robinson publié en 1991, dont la traduction française vient seulement de paraître aux éditions Denoël.

Moineau est un jeune explorateur de mondes inconnus, qui souffre d’amnésie suite à un accident. Son vaisseau, L’Astron, est une immense arche spatiale qui depuis mille ans tente de trouver des traces de vie dans la galaxie. Son capitaine, seul immortel à bord, voit son équipage se renouveler au fil des générations.

Au cours de sa convalescence, Moineau va se rendre compte que L’Astron n’est plus que l’ombre de lui-même, un vaisseau usé dont les ressources sont en voie d’épuisement et dont la réalité est falsifiée. Tandis que le navire se prépare à traverser le coeur de la galaxie, une immense zone dénuée d’étoiles, Moineau va comprendre qu’il est une source d’enjeu pour l’équipage et que son amnésie n’est pas innocente.

Destination Ténèbres est un space opéra psychologique en huis clos, hormis quelques scènes d’exploration sur des planètes hostiles. S’il pose la question du bien fondé de la recherche de la vie dans l’univers, le roman reste une épopée maritime à suspense placé dans un cadre d’anticipation. De Moby Dick aux Révoltés du Bounty, on y retrouve les grands thèmes de cette littérature : les manipulations et les complots de l’équipage. L’inévitable face à face avec un capitaine illuminé qui refuse de rebrousser chemin. Dans ce dédale paranoïaque, Moineau aura bien du mal à trouver son chemin pour survivre.

Le lecteur quant à lui n’est pas au bout de ses surprises.

Destination Ténèbres, Frank M. Robinson, Denoël Lunes d’Encre 23.50 €.

Vampires et totalitarisme !

Voici deux nouveautés intéressantes en littérature jeunesse, sur des thèmes pourtant fréquents, mais dont le traitement dégage une certaine originalité.

Promise de Ally Condie (1er tome d’une trilogie), paru chez Gallimard Jeunesse, est ce qu’on appelle une dystopie, à savoir un roman « contre-utopique ». Dans un futur sans doute proche mais indéterminé, les citoyens vivent dans une société réglée au millimètre près où rien est laissé au hasard. Ni le mariage, ni les naissances, ni le travail… ni la mort. Encadrés et surveillés en permanence par une sorte de milice politique : Les Officiels, les gens vivent en fonction non pas de leurs choix, mais de leurs capacités et de leurs talents. Une sorte de pacte tacite s’opère entre ces Officiels qui représentent la Société, et les citoyens soumis. En échange de leur docilité et d’une obéissance aveugle à des règles de probabilités, ceux-ci sont assurés de vivre en paix dans un monde sans violence ni mauvaise surprise.

Promise est le récit palpitant d’une adolescente qui va peu à peu découvrir l’envers du décor, et qui par amour va se rebeller petit à petit contre le système. D’une trame très classique, l’auteur réussit à nous immerger dans cet univers glacial et mécanique, où tout est calculé et anticipé, jusqu’aux repas fournis par les Officiels ! Surtout elle transmet à la perfection la peur refoulée de ces citoyens condamnés à ne pas sortir des chemins tracés par la société sous peine d’ostracisme. Peut-être un peu trop romantique par moments (dans le sens « Twilight » du terme !), Promise demeure un excellent roman d’anticipation pour jeunes adultes, une bonne introduction à 1984 d’Orwell ou Fahrenheit 451 de Bradbury. On pense aussi au Passeur, le chef-d’oeuvre de Lois Lowry.

Promise, Ally Condie, Gallimard Jeunesse 18 €.

L’école des Loisirs ne résiste pas à l’attrait de la littérature vampirique pour ados, et viennent de publier La Société des S, le début là aussi d’une trilogie, dont l’auteur est Susan Hubbard.

On ne dira pas que c’est une révolution dans le genre, loin de là, mais le roman est accrocheur et suffisamment énigmatique pour tenir en haleine. En même temps il est difficile de renouveler le mythe lorsqu’on voit tout ce qui est sorti en littérature jeunesse dans ce domaine, sans compter le cinéma et les romans pour adultes !

La Société des S nous conte les péripéties d’Ariella, une adolescente de 13 ans qui a été élevée par son père, un homme mystérieux et qui bien entendu s’avère être un vampire. S’ouvrant peu à peu au monde extérieur, Ari va découvrir de nouvelles sensations et ses propres appétits, mais aussi partir en quête de sa mère qui l’a abandonnée à la naissance. Et c’est sans doute là l’intérêt du roman, en tout cas de ce premier tome, ce road-movie adolescent qui fait la deuxième partie du livre, et où Ari va découvrir la vérité sur sa naissance.

Si le côté vampire est parfois bizarrement traité (le mélange entre réalité et fiction est ambiguë), il n’en demeure pas moins que l’histoire est prenante, et que l’écriture est ingénieuse, saupoudrée d’une fine couche d’humour à froid qui donne un charme certain au récit. Et cette fois ci on est loin du côté fleur bleue qu’on retrouve souvent dans la littérature vampirique pour ados. Bien au contraire !

La société des S, Susan Hubbard, L’Ecole des Loisirs Médium 16.80 €