Cinq ciels

Ils sont trois.

Réunis au sommet d’un canyon de l’Idaho, au coeur des montagnes rocheuses, le temps d’un chantier qui va durer tout un été. Entre Darwin qui supervise le projet, un homme qui ne se remet pas de la mort accidentelle de sa femme, Arthur le colosse qui ne veut pas raconter son histoire, et Ronnie un jeune fugueur accusé de vol, l’ambiance est plutôt tendue. Mais peu à peu, au fil du travail, au coeur de cette nature sauvage et grandiose, les langues vont se délier, les coeurs vont s’ouvrir et petit à petit, contre toute attente, des liens forts vont se créer entre les trois hommes. Mais le chantier ne plaît pas à tout le monde dans la région, et le danger ne vient pas forcément là où l’attend le plus…

Plus abouti que Le Signal, qui pourtant était déjà une bonne surprise, Cinq ciels de Ron Carlson est une réussite totale. Tout en non-dits, à travers la description pourtant anodine mais rude des travaux, et en suivant le quotidien à priori banal des trois hommes, l’auteur parvient avec une délicate justesse à transcrire la force et la beauté de l’amitié. Parfois dans les silences et les gestes simples, mais aussi dans l’action.

Le tout entre ciel et terre.

Magnifique tout simplement.

Cinq ciels, Ron Carlson, éditions Gallmeister 22.90 €.

Qu’avons-nous fait de nos rêves ?

Ils s’appellent Bennie, Sasha, Scotty… Ils sont encore adolescents lorsqu’ils forment un groupe de punk à la fin des années 70 à San Francisco, leur vie ne tient qu’à un fil, mais les liens sont déjà là et l’amour aussi. Mais le temps passe et ne leur fait pas de cadeaux. Que deviendront-ils dix ans et vingt ans plus tard ? Bennie l’idéaliste n’a-t-il pas vendu son âme ? Scotty le guitariste génial et fou est-il vraiment devenu cet obèse dépressif qui moisit dans son studio ? A trente, puis quarante ans les amis d’hier seront-ils toujours aussi proches ? Pas si sûr… Car le temps fait des ravages, le temps est un casseur.

Ce roman de Jennifer Egan, prix Pulitzer 2011, est un puzzle littéraire aussi implacable que brillant. En passant d’une époque à une autre, d’un personnage à l’autre, tous les acteurs de l’histoire finissent par devenir un tout cohérent, les liens apparaissent et se développent, et chacun finit par devenir attachant, malgré les faiblesses, malgré les trahisons, et en dépit de tous les drames que la vie leur réserve.

Mais plus que tout, c’est le personnage de Sasha qui fait tout le charme du livre. De l’adolescente maladroite à la trentenaire cleptomane, de l’épouse mélancolique à la femme perdue, elle traverse le livre comme une étoile filante, bouleversant ceux qui croiseront son chemin.

« Les deux hommes attendirent, côte à côte, figés, fébriles, déstabilisés. Alex découvrit qu’il retenait sa respiration. Sasha leur ouvrirait-elle ? […] En cet instant précis, son désir de revoir Sasha prit enfin une forme précise : il s’imagina entrer dans son appartement et s’y retrouver – jeune homme plein de projets et d’idéaux, avec l’avenir devant lui. […] Elle n’est pas là, je parie qu’elle est loin d’ici, conclut Bennie, contemplant le ciel. J’espère qu’elle mène une vie qui lui convient, elle le mérite. »

Qu’avons-nous fait de nos rêves ?

Un roman sur le temps, la vie, les choix qui s’offrent à nous au cours de notre existence, et les regrets qui peuvent en découdre.

Qu’avons-nous fait de nos rêves ? Jennifer Egan, éditions Stock La Cosmopolite 22 €.

Mark Safranko

Si vous pensez que la littérature américaine contemporaine se résume à Philip Roth, Thomas Pynchon, Russell Banks ou John Irving, arrêtez-vous là quelques instants et ouvrez bien grands vos yeux. Mark Safranko, retenez bien ce nom et faites-le vous tatouer sur le front avec des bouts de cigarettes s’il le faut, il serait dommage de l’oublier.

Comme le dit si bien Salvatore Difalco dans la préface de Dieu bénisse l’Amérique : « Safranko écrit du front, pas d’un bureau d’une université de la côte est ni d’un loft de Manhattan. Ce qu’il voit de sa fenêtre est souvent triste et horrible, mais le spectacle est également fascinant, d’une drôlerie acerbe ».

C’est tout le talent de cet auteur hors normes, qui eut bien du mal à se faire publier dans son propre pays. Que ce soit en nous racontant une histoire d’amour aussi tragique que pathétiquement lamentable (Putain d’Olivia), en décrivant ses errances sexuelles pas moins glorieuses (Confessions d’un loser), ou bien en nous décrivant son enfance au coeur de l’Amérique des perdants (Dieu bénisse l’Amérique), Safranko parvient toujours à transformer notre grimace en un large et franc sourire. Il créé pour cela un alter ego : Max Zajack, que nous retrouvons au fil de ces 3 romans à différentes époques de sa vie.

Ecrivain subtil, parfois cru mais jamais vulgaire, Safranko sait nous emmener au coeur d’histoires un brin sordides mais foncièrement désopilantes. Qui n’a jamais connu une sale histoire d’amour ? Qui n’a jamais enchaîné des boulots pourris pour payer son loyer ? Dans l’Amérique de Safranko, pas de place pour les nantis, bienvenue dans le monde joyeux des fils d’immigrés polonais élevés par des nonnes sadiques et des parents violents, bienvenue dans l’univers merveilleux du travail précaire payé au lance-pierres, faites-vous une place chez les addictifs du sexe et les losers de la vie, rejoignez-donc la longue liste de ceux pour qui l’ascenseur social n’a jamais décollé.

Mention spéciale à Dieu bénisse l’Amérique (disponible en poche), qui raconte l’enfance martyre mais Ô combien drolatique de Max Zajack dans les quartiers pauvres du New Jersey. Véritable Tom Sawyer de la Loose, Max enchaîne les péripéties et les galères, pour notre plaisir coupable, car c’est avec impatience qu’on tourne les pages en se disant : « bon sang mais qu’est-ce qui va bien lui arriver encore ? ». Il faut le lire pour y croire, c’est terrible et en même temps tellement cocasse qu’on ne lâche plus le roman.

Tous les livres de Mark Safranko sont édités chez 13ème Note et vous attendent à la librairie !

Putain d’Olivia, Mark Safranko, éditions 13ème Note 19.50 €.

Confessions d’un loser, Mark Safranko, éditions 13ème Note 19.50 €.

Dieu bénisse l’Amérique, Mark Safranko, éditions 13ème Note 8 €.