Petit florilège de la rentrée littéraire Acte I

Depuis un mois la rentrée littéraire s’invite sur les tables des librairies. Voici le premier acte d’un résumé de nos différents coups de coeur. De la France au Venezuela, c’est parti pour un tour du monde à la fois dépaysant et enrichissant!

Partons de la France avec Yannick Haenel. Dans son dernier roman, Les renards pâles (Gallimard), l’auteur nous conte la vie d’un homme qui bascule peu à peu dans la marginalité, et qui au cours de ses déambulations parisiennes, voit se former un mouvement contestataire et spontané. Bien qu’un peu court, mais ne manquant pas de style, le livre amorce des réflexions intéressantes et illustre bien le malaise de notre société, laquelle pour l’écrivain n’échappera pas à la révolution.

Autre société, et autre malaise : le Japon. C’est là que nous emmène Thomas B. Reverdy avec Les Evaporés (Flammarion). A travers la quête sentimentale d’un détective privé américain, l’auteur nous parle d’un phénomène grandissant au Japon, celui des disparitions. Qui sont ces hommes qui, du jour au lendemain, quittent sans prévenir leur foyer, leurs enfants, leur travail et s’évanouissent dans la nature? Ils deviennent une honte pour la famille tandis que la police, en refusant d’enquêter sur ces disparitions, nie leur existence. D’où leur appellation : les évaporés. Un roman passionnant où l’on découvre un Japon souterrain et peu glorieux, celui notamment de l’après Fukushima.

Ce livre trouve un écho avec celui de la romancière autrichienne d’origine japonaise Milena Michiko Flasar, La cravate, paru aux éditions de L’Olivier. On y croise ici deux solitudes, deux exclus qui ne trouvent pas (ou plus) leur place. Un jeune homme qui après s’être barricadé pendant des mois dans sa chambre, reprend doucement contact avec le monde extérieur. Et un employé de bureau au chômage qui cache à sa femme la perte de son travail. Tous deux ont pris l’habitude de se retrouver sur un banc dans un parc, et se racontent leur histoire sans porter de jugement. Sous un angle plus intimiste et touchant, ce roman aborde encore une fois l’aliénation de la société japonaise, basée sur l’humiliation, le rejet des faibles et des personnalités sensibles. Un très beau texte !

Changeons de cap et partons maintenant au Venezuela, sur l’île de Marguarita, théâtre du splendide roman de Fancisco Suniaga, L’île invisible paru aux éditions Asphalte. Nous y suivons l’enquête d’un avocat fauché mais pragmatique, José Alberto Benitez, chargé par une dame allemande d’éclaircir les raisons réelles de la mort de son fils, retrouvé noyé sur une plage. Pas tout à fait un roman policier, L’île invisible est avant tout une découverte : celui d’une société insulaire lénifiante mais malgré tout attachante, prisonnière d’un cadre de rêve. Grâce à ses personnages, à sa narration captivante, à ses digressions littéraires et poétiques, qui vont de Conrad à Juan Rulfo et du rêve à la folie, L’île invisible est une perle qu’on voudrait garder pour soi mais qu’il serait injuste de ne pas partager. C’est l’une des très belles surprises de cette rentrée !

La suite de nos coups de coeur au prochain épisode… D’ici là, tous ces livres vous attendent à la librairie !

Les renards pâles, Yannick Haenel, éditions Gallimard 16.90 €

Les évaporés, Thomas B. Reverdy, éditions Flammarion 19 €

La cravate, Milena Michiko Flasar, éditions L’Olivier 18.50 €

L’île invisible, Francisco Suniaga, éditions Asphalte  21 €

La vraie vie est ailleurs

Soutenu puis laminé par une critique partisane, Jean Forton, auteur d’une petite dizaine de romans, est un écrivain des années 50 tombé dans l’oubli. Grâce à un patient travail de recherche, les éditions Le Dilettante ont mis la main sur un roman inédit, dont il était fait mention dans sa correspondance, mais dont personne jusqu’à présent ne connaissait la réelle existence.

La vraie vie est ailleurs raconte le périple d’un lycéen un brin effacé, Lajus, qui va croiser la trajectoire d’un élève aussi brillant qu’indiscipliné, sauvage et provocateur : Juredieu. Leur amitié fulgurante et improbable va propulser Lajus dans un nouveau monde : celui de la nuit, de la bringue, des filles faciles. Très vite il découvrira qu’à l’opposé de son quotidien tranquille et petit bourgeois, se trouve la vraie vie, celle de l’instant, de l’improvisation, des canailles. Jusqu’à s’y perdre.

Ce roman magnifique est un hymne doux-amer à l’adolescence et à la liberté. C’est aussi l’instantané d’une époque oubliée qu’il est bon de retrouver le temps d’un livre. Le charme à l’état pur.

Et si la vraie vie est ailleurs, la vérité est là sous nos yeux sous la forme d’une simple question : qui de nos jours en France peut prétendre écrire aussi bien que Jean Forton, cet illustre inconnu ?

La vraie vie est ailleurs, Jean Forton, éditions Le Dilettante  20 €.

Hôtel de la solitude

Que cherche Jérôme Bourdaine en poussant les portes de l’Hôtel de La Turbie, ce palace désargenté perché sur les hauteurs de Monaco ? Fuir le monde et l’ennui qu’il procure ? Disparaître en laissant derrière lui sa vie et ses maîtresses ? Ou simplement céder à l’appel de l’oisiveté ? Dans tous les cas, dans cet hôtel vide d’occupants et au bord de la ruine, qui ne se nourrit que des fantômes d’un glorieux passé, Jérôme trouvera un écho à ses rêveries solitaires. Car en ces temps pourtant troublés, le monde semble s’être arrêté au coeur de cette singulière demeure, comme suspendu dans un souffle mélancolique. Jusqu’au jour où un couple arrive à son tour…

Qui se souvient de René Laporte, écrivain et résistant né en 1905, disparut en 54 ? Il fallait bien toute la malice du Dilettante pour sauver ce court roman de 1944 de l’oubli et lui donner une deuxième vie. Cette fois-ci ne ratez pas votre chance, l’occasion est trop belle. Hôtel de la solitude est un texte rare, à l’élégance surannée, presque aristocratique, où tout est dans la beauté du geste, comme un tableau parfait. Et l’amour, toujours, au détour d’une page…

Hôtel de la solitude, René Laporte, éditions Le Dilettante 15 €.