Travaux forcés

A la fin de Dieu bénisse l’Amérique, nous avions laissé le jeune Max Zajack aux portes de la guerre du Vietnam, après nous avoir conté son enfance martyre et malgré tout désopilante. C’est pour échapper à cette guerre (mais aussi à ses parents ) que notre infortuné héros tente d’entrer dans la vie active.

C’est le sujet de ce quatrième volet des aventures rocambolesques de l’alter-ego de Mark Safranko, qui dans la mythologie Safrankienne se situe juste avant Putain d’Olivia.

Livreur de journaux à la petite semaine, comptable dans une grande banque, jardinier et même journaliste sportif, Max Zajack accumule les échecs et cultive les licenciements pour faute grave. Car n’y allons pas par quatre chemins, Max continue d’être un sacré perdant, icône de la loose et des fauchés, avec un poil dans la main si grand qu’il pourrait se l’enrouler autour du cou. Préférant errer dans les rues par un bel après-midi de printemps au lieu de retourner à son travail, piquant une sieste entre deux arrachages de mauvaises herbes, Max refuse l’autorité, la hiérarchie, le travail stupide ou éreintant. Il ne rêve que d’être écrivain, reconnu par ses pairs pour son génie littéraire. Mais pour devenir écrivain, encore faut-il écrire… C’est finalement dans la musique, en jouant de la guitare dans un groupe miteux qu’il atteindra le sommet de son intégration sociale. Cela ne durera pas longtemps, fatigué de jouer dans les hôpitaux psychiatriques et les boîtes à strip-tease, il mettra encore une fois un terme à sa courte carrière pour retrouver l’oisiveté et la dèche.

On aimerait dire : heureusement il reste les femmes ! Mais si elles sont bien présentes dans le roman, elles ne sont pour Max qu’une suite sans fin de frustration et d’humiliation. Un moyen indirect de lui rappeler sans cesse où est sa place : tout en bas.

Comme toujours avec Mark Safranko, son roman est construit de courtes scènes tour à tour drôles, sinistres, navrantes, pittoresques, avec des descriptions au scalpel dignes des ballades de Bob Dylan, avec une touche de Kafka en plus.

Songwriter des ratés de l’Amérique, de ceux qui passent à côté de leur vie, des drogués du sexe et de l’assurance chômage, Mark Safranko est aussi l’écrivain des tendres et des contemplatifs, de ceux pour qui la société n’est tout simplement pas faite.

« J’étais nul et je m’en suis rendu compte dès le premier jour. »

On ne s’en lasse pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Travaux forcés, Mark Safranko, éditions 13ème note 20 €.

La Capitana

L’auteur de Luz ou le temps sauvage signe avec La Capitana un petit bijou littéraire, tout à la fois biographique et romanesque.

Il est de ces individus aux vies tellement fascinantes que quels que soient nos valeurs et idéaux, nous ne pouvons qu’être admiratifs, voire éblouis.

Mika Etchebéhère en fait partie. Née en 1902 dans une colonie juive argentine, elle est une figure méconnue de la guerre civile espagnole, une féministe séduisante et charismatique promue capitaine à la tête de dizaines de républicains se battant pour la même cause : la liberté.

Tissé autour d’une histoire d’amour passionnée et d’une intensité hors du commun, son destin nous mènera de l’Argentine de ses jeunes années à un Paris toujours empreint de culture et d’effervescence idéologique, où elle s’éteindra en 1992. Entre deux, rien de moins que l’Europe et ses sombres années 30, la lutte armée contre le franquisme, Berlin et les prémices du nazisme, et toujours un engagement sans limites.

« La révolution est en moi depuis toujours.»

La Capitana, Elsa Osorio, éditions Métaillié, 20 €.

Le jeu des ombres

L’agenda rouge et le carnet bleu.

L’agenda rouge, le journal dans lequel Irene écrit depuis la naissance de son plus jeune fils.

Le carnet bleu, celui qu’elle commence à rédiger quand elle réalise que Gil, son mari, a découvert et lit en cachette son journal et tout ce qu’elle y dévoile de plus intime.

L’agenda rouge, dont Irène poursuit la rédaction, désormais certaine de pourvoir manipuler son mari…

C’est avec un talent déjà reconnu (la chorale des maîtres bouchers, la malédiction des colombes) que Louise Erdrich développe ce scénario prometteur, plongeant le lecteur au cœur d’un huis clos implacable, où deux artistes en proie à la folie et aux affres de la création se livrent à un face à face des plus dangereux, mais aussi des plus hypnotiques.

Le jeu des ombres, Louise Erdrich, Albin Michel 19 €.