Cabane

Au début des années 70, plusieurs industriels proposent à quatre jeunes chercheurs de l’université de Berkeley de travailler sur une projection liée à la croissance économique. En se penchant sur toutes les données à leur disposition (natalité, espérance de vie, ressources naturelles, surface des terres arables, pollution…) et avec l’aide d’un prototype IBM révolutionnaire, l’équipe rédige une note dont les conclusions sont sans appel : si la croissance et la démographie ne ralentissent pas, l’humanité connaîtra un effondrement inéluctable au cours du XXIème siècle.

Publié chez une obscure maison d’édition, le rapport deviendra vite un succès monumental et ira jusqu’à influencer la politique américaine de l’administration Carter. Mais l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan en 1981 mettra un point final à la bonne volonté américaine. Le changement de paradigme n’aura pas lieu. 

De leur côté, deux des chercheurs tenteront d’alerter et de convaincre l’opinion pendant des années, avant de se résigner puis de se retirer dans une ferme pratiquer l’élevage bio. Le troisième décidera de profiter de la vie, allant jusqu’à travailler pour ceux responsables du saccage planétaire. Quant au dernier, le norvégien Johannes Hudson, il disparaît de la circulation. Les rumeurs disent qu’il est devenu fou et qu’il aurait croisé la route du mystérieux terroriste Unabomber…

Inspiré de faits réels, notamment du « rapport sur les limites à la croissance » publié en 1972, Abel Quentin livre avec Cabane un roman « coup de poing » sur notre inaction et notre incapacité à modifier nos comportements pour un futur trop lointain, un futur que nous ne vivrons peut-être pas. Mais Cabane est avant tout un livre passionnant, peuplé de personnages inoubliables confrontés à la plus violente des réalités, celle d’une humanité qui a fait le choix du confort, de la vitesse, de l’argent et qui préfère « foncer droit dans le mur en klaxonnant » au détriment du bon sens.

Dans Le Voyant d’Etampes, son deuxième roman, Abel Quentin dénonçait déjà avec un humour ravageur les hystéries de notre folle société contemporaine. Avec Cabane, il livre cette fois une épopée romanesque aux multiples ramifications, mordante et furieuse, lucide et impitoyable.

« L’avenir des Etats-Unis dans deux ou dix ans (…) est une chose sérieuse. L’avenir du monde dans cent ans ne l’est pas. L’avenir du monde est une préoccupation oiseuse, une lubie bizarre pour tout dire. Si on se préoccupe de l’avenir du monde alors on oublie l’avenir des Etats-Unis et pendant ce temps-là les chinois n’oublient pas l’avenir de la Chine, eux. Les Russes n’oublient pas l’avenir de la Russie, eux. Et pendant que vous rêvez tout haut, pendant que vous lisez l’avenir dans vos graphiques et vos modèles compliqués, vous vous faites voler. Les chinois et les russes vous font les poches en riant. »

Cabane est l’un des romans les plus percutants de cette rentrée littéraire. Quitte à vivre la fin d’un monde, autant connaître les raisons du désastre et passer un bon moment… 

Frédéric

Cabane, Abel Quentin, éditions de L’Observatoire 22 €

« Si loin dans le bleu… » Dédicace de Marcelino Truong vendredi 7 juin de 18h à 19h

Une vie pas comme les autres…

Une mère française, un père vietnamien, une enfance à Saigon traversée par l’arrivée de la guerre… Un détour aux Philippines ou la Côte Est américaine, en passant par une jeunesse londonienne… Puis une escale à Saint-Malo dans les années soixante-dix, période là encore d’apprentissage… La Marine Nationale le temps d’un service… Et Saint-Malo encore, pour de bon cette fois, un enracinement enfin… Dans la maison de ses grands-parents ! La boucle est bouclée, ou bien n’est-ce qu’un début ?

Il y a mille vies chez Marcelino Truong, un élan et une envie de partager, de témoigner et de rendre hommage qu’on ressent à chaque nouveau roman graphique et dans chaque oeuvre, dans chaque peinture.

« Si loin dans le bleu, de Saigon à Saint-Malo », est un recueil autobiographique dont chaque illustration dialogue habilement avec le récit, où l’auteur se livre à nous comme un ami, avec émotion mais pudeur.  Il y aborde son lien très fort avec la mer et nous conte certains des moments inoubliables de sa vie. Derrière les souvenirs d’une jeunesse exotique et voyageuse, il y a aussi un héritage familial pas toujours facile à porter, dont une mère fragile marquée par les combats de la libération et le fantôme d’un frère aîné mort à 7 ans, et le Vietnam bien-sûr, l’autre moitié de l’artiste qui continue de vivre en lui malgré les déchirements.

Qui sommes-nous lorsque nous grandissons ailleurs ? C’est en prenant soin de l’enfant qu’il fut et qu’il est encore que Marcelino Truong parvient sans doute à répondre à cette question. 

« Si loin dans le bleu… » est un livre richement illustré de dessins, photos, peintures dont beaucoup d’oeuvres sublimes et inédites de Saint-Malo, petit plaisir coupable que nous avons hâte de vous faire partager !

Rendez-vous ce vendredi 7 juin pour une séance de dédicace avec Marcelino Truong de 18h à 19h !

Si loin dans le bleu de Saigon à Saint-Malo, Marcelino Truong, éditions Equateurs 24 €

Une façon d’aimer

Cameroun, fin des années cinquante, Madeleine est une jeune femme discrète et mélancolique, qui assiste avec son mari aux prémices de la décolonisation. Elle croise un certain Yves Prigent, un aventurier qui travaille plus ou moins pour l’administration française. Entre eux deux, quelque chose se passe, ou ne se passe pas, mais cela suffit pour faire jaser cette petite communauté d’expatriés qui ne comprennent pas que le monde est en train de changer.

A l’épicentre d’un pays qui bascule dans l’indépendance, ces deux personnages vont ressentir aussi à leur manière l’appel de la liberté, mais le temps risque bien de leur manquer, car les événements ont rendez-vous avec l’Histoire.

Peux-t-on vivre après un amour manqué ? Une vie plus tard, faut-il l’oublier, le chérir ou juste lui rendre hommage ? Avec délicatesse et distinction, Dominique Barbéris signe un roman d’amour qui ne dit pas son nom, mais d’une remarquable profondeur.

Frédéric

Une façon d’aimer, Dominique Barbéris, Gallimard 19,50 €