3 minutes 33 secondes

Ils sont trois musiciens de jazz. Il y a d’abord Sid le contrebassiste, qui sera le porte-parole de cette histoire incroyable, et Chip le batteur, son ami d’enfance, qui refuse d’être sérieux et de dire son deuxième prénom. Mais il y a surtout Hiero, un jeune trompettiste au talent immense, un diamant à l’état pur, dont le jeu retourne l’âme.

Nous sommes en 1940, d’abord à Berlin dont ils seront chassés, puis à Paris, à la recherche du mythique Armstrong, qui souhaiterait les rencontrer et jouer avec eux. Mais ces trois là n’ont pas la bonne couleur de peau, et pour Hiero c’est pire que tout : il est allemand.

Et pourtant… Enregistré avec trois bouts de ficelle, dans un endroit secret, derrière d’épais rideaux, dans la peur, la poussière, la faim et le refus d’un monde qui se dessine, un morceau de trois minutes va surgir, comme un cri du coeur jeté à la face de la terreur. Sauvé in extremis de la destruction, ce disque inachevé ressortira de l’oubli des années plus tard et bouleversera le monde de la musique. Il deviendra tout simplement un classique.

Seulement derrière l’histoire de ce morceau se cache une tragédie où il est question d’amour, de jalousie, de lâcheté et de trahison. Des choses qu’il n’est pas bon de remuer cinquante ans plus tard.

Entre fiction et réalité, récit d’une alchimie musicale aux parfums dramatiques, 3 minutes 33 secondes est un roman alerte et drôle, qui swingue entre blues et jazz. On en ressort comme étourdi, avec en mémoire l’écho d’une trompette déchirant le silence de la nuit, mélodie mélancolique aux notes tour à tour magnifiques et amères.

3 minutes 33 secondes (traduit de l’anglais), Esi Edugyan, éditions Liana Levi 22 €.

A la recherche de la reine blanche

Peter a six ans. Il aime dessiner des dragons très dangereux, grimper sur le porte-bagages de son papa pour sillonner les rues de Copenhague, s’endormir bercé par des histoires de créatures magiques. Rien de bien étonnant pour un garçon de son âge. Mais Peter ne va pas à l’école, sa chambre tient dans un sac à dos et il suit son père de déménagement en déménagement, fuyant sans doute quelque chose, quelqu’un peut être…

Non non, ceci n’est pas le résumé d’un livre pour enfant, il s’agit bien là d’un roman danois tout dernièrement paru aux éditions Denoël.

A la recherche de la reine blanche est en fait la tendre histoire d’un père et de son fils, une odyssée sauvage terriblement touchante et sensible. Jonas Bengtsson nous parachute habilement entre un mystérieux passé et l’incertitude des années à venir. Nos interrogations nous transportent page après page, aux côtés de Peter et de son père, cet homme capable du meilleur comme du pire. Au gré de rencontres inquiétantes mais aussi de fraîches embardées amoureuses, laissez vous mener vers un dénouement qui, à coup sûr, vous donnera l’envie de relire certaines pages…

A la recherche de la reine blanche, Jonas T. Bengtsson, éditions Denoël 24 €.

Travaux forcés

A la fin de Dieu bénisse l’Amérique, nous avions laissé le jeune Max Zajack aux portes de la guerre du Vietnam, après nous avoir conté son enfance martyre et malgré tout désopilante. C’est pour échapper à cette guerre (mais aussi à ses parents ) que notre infortuné héros tente d’entrer dans la vie active.

C’est le sujet de ce quatrième volet des aventures rocambolesques de l’alter-ego de Mark Safranko, qui dans la mythologie Safrankienne se situe juste avant Putain d’Olivia.

Livreur de journaux à la petite semaine, comptable dans une grande banque, jardinier et même journaliste sportif, Max Zajack accumule les échecs et cultive les licenciements pour faute grave. Car n’y allons pas par quatre chemins, Max continue d’être un sacré perdant, icône de la loose et des fauchés, avec un poil dans la main si grand qu’il pourrait se l’enrouler autour du cou. Préférant errer dans les rues par un bel après-midi de printemps au lieu de retourner à son travail, piquant une sieste entre deux arrachages de mauvaises herbes, Max refuse l’autorité, la hiérarchie, le travail stupide ou éreintant. Il ne rêve que d’être écrivain, reconnu par ses pairs pour son génie littéraire. Mais pour devenir écrivain, encore faut-il écrire… C’est finalement dans la musique, en jouant de la guitare dans un groupe miteux qu’il atteindra le sommet de son intégration sociale. Cela ne durera pas longtemps, fatigué de jouer dans les hôpitaux psychiatriques et les boîtes à strip-tease, il mettra encore une fois un terme à sa courte carrière pour retrouver l’oisiveté et la dèche.

On aimerait dire : heureusement il reste les femmes ! Mais si elles sont bien présentes dans le roman, elles ne sont pour Max qu’une suite sans fin de frustration et d’humiliation. Un moyen indirect de lui rappeler sans cesse où est sa place : tout en bas.

Comme toujours avec Mark Safranko, son roman est construit de courtes scènes tour à tour drôles, sinistres, navrantes, pittoresques, avec des descriptions au scalpel dignes des ballades de Bob Dylan, avec une touche de Kafka en plus.

Songwriter des ratés de l’Amérique, de ceux qui passent à côté de leur vie, des drogués du sexe et de l’assurance chômage, Mark Safranko est aussi l’écrivain des tendres et des contemplatifs, de ceux pour qui la société n’est tout simplement pas faite.

« J’étais nul et je m’en suis rendu compte dès le premier jour. »

On ne s’en lasse pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Travaux forcés, Mark Safranko, éditions 13ème note 20 €.