Le voyant d’Etampes

La soixantaine et retraité depuis peu, Jean Roscoff est un universitaire spécialisé dans la « Guerre Froide » et un vétéran d’S.O.S racisme dont il ne cesse de ressasser les heures de gloire. Passionné par un obscur écrivain américain des années 50, Robert Willow, musicien de jazz et poète maudit qui vécut en France, il décide de lui consacrer un livre. Publié chez un éditeur confidentiel aux maigres ambitions, porté par un lancement raté au cœur d’un bar miteux, le livre prend vite le chemin d’un four éditorial sans même passer par la case du succès d’estime. Pourtant, un article publié sur un blog anodin attire l’attention. C’est le début des ennuis pour l’écrivain, car de nos jours le pire arrive très vite.

Heureusement Jean Roscoff a de quoi affronter la dure réalité du monde moderne : un alcoolisme gênant, une femme qui tient à « réussir son divorce », une fille lesbienne en couple avec une activiste virulente et un mouton noir d’Ouessant (le bouc il ne l’a pas trop senti). Pas de doute, Jean Roscoff va bien toucher le fond. Mais il ne va pas se laisser faire pour autant, quitte à se remettre en question…

Un roman drôle et sarcastique, une fable critique sur les réseaux sociaux et la dictature de la morale, Le Voyant d’Etampes est un roman jubilatoire et malicieux, qui avec un humour irrésistible sait mettre en lumière les limites et les failles de notre société. C’est aussi le portrait d’un homme dépassé, fruit d’un autre siècle et qui peine à garder l’équilibre.

Le voyant d’Etampes, Abel Quentin, éditions de l’Observatoire 20 €

Sidérations

Un émerveillement !

C’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit après avoir lu Sidérations, le dernier roman de l’américain Richard Powers, ce grand écrivain qui en tant qu’artiste saisit mieux que quiconque notre monde.

Theo Byrne est un astrobiologiste dont le travail est de concevoir et de comprendre comment la vie pourrait se développer sur des planètes hostiles et lointaines. Robin, son fils de neuf ans qu’il élève seul suite à la mort de sa femme, est en proie à des crises de rage de plus en plus fréquentes, perturbant sa scolarité. Refusant de lui infliger une médication lourde, son père se tourne vers une thérapie expérimentale permettant de stimuler l’empathie et d’accroître le contrôle des émotions. Contre toute attente, les résultats vont au-delà des espérances.

Sidérations est un livre touché par la grâce, admirable et retentissant. Entre effroi et éblouissement, on refuse de lâcher ce père et ce fils qui ne demandent qu’à célébrer la nature et à vivre en paix. Avec générosité et une simplicité désarmante, Richard Powers nous montre le chemin pour que nous n’ayons rien à regretter. Il porte une lucidité terrible sur notre siècle mais fait suffisamment preuve d’imagination et de poésie pour nous faire encore un peu rêver.

Roman nécessaire, Sidérations nous ouvre les bras d’un futur irréversible dont nous entrevoyons déjà le visage.

Un émerveillement, vous dis-je !

Frédéric

Sidérations, Richard Powers, traduit de l’américain par Serge Chauvin, Actes Sud 23 €

Bélhazar

« Tout est vrai. »

Ainsi commence ce récit incroyable, écrit autant avec le ventre qu’avec le coeur, qui oscille entre roman, enquête et plongée introspective.

L’histoire d’un drame : un contrôle d’identité qui tourne mal. Des adolescents, une arme. Un coup qui part et une vie qui disparaît à jamais. L’histoire d’une malédiction aussi : un jeune présent sur les lieux du drame se retrouve à l’hôpital psychiatrique, il ne parlera plus. Un gendarme se suicide peu après. Un avocat star prend les choses en main mais finit aussi par se suicider. Quelques années plus tard, un autre avocat s’empare du dossier et veut aller au bout de l’affaire. Il mourra dans l’attentat du Bataclan.

La famille, désemparée, appelle l’auteur qui a eu Bélhazar comme élève et le supplie de reprendre l’enquête à zéro. Lui seul peut découvrir la vérité, c’est la dernière chance. Mais derrière les faits, il y a une histoire, et pour connaître l’histoire il faut comprendre : qui était Bélhazar ?

Délaissant sa propre vie, l’auteur lâche tout et part en quête, quitte à se perdre. Peu à peu un adolescent singulier se dessine. Etrange mais charismatique, qui intrigue mais fascine. Ses camarades le surnomment « Le regardeur de soleils », sa présence inquiète autant qu’elle rassure. Peintre, artiste, d’une déconcertante maturité, il navigue au bord d’un monde qui n’existe que dans son imagination, au coeur d’un labyrinthe entre Alice au pays des merveilles et les tranchées de la première guerre mondiale. Bélhazar est un astre incandescent et une étoile noire, mais il fait le bonheur de ses parents. L’auteur sait que la vérité est là, quelque part, mais elle lui brûle les mains. Peut-être ne vaut-il mieux pas la trouver.

Jérôme Chantreau, dont c’est le troisième roman, donne tout dans ce texte et livre une performance éblouissante, mémorable. Bélhazar est un mystère, il porte un secret, comme toutes les vies. Entre stupeur et admiration, nous en sommes les témoins.

Bélhazar, Jérôme Chantreau, éditions Phébus 19 €
Paru le 19 août 2021

Frédéric