Les Maia

Confinement livre 5 : le chef-d’oeuvre qui dormait dans ma bibliothèque.

Je suis d’un naturel prudent, j’aime bien faire des provisions au cas où la fin du monde arriverait plus tôt que prévu. Il y a trois ou quatre ans, lors d’un court séjour parisien, j’achetais une pile de livres dans une célèbre librairie parisienne. Parmi ceux-ci : Les Maia, d’Eça de Queiroz, qui était mis en avant par les libraires. Pensant le lire une fois rentré chez moi, le livre a finalement rejoint le rang des « réservistes » et a trouvé une jolie place dans une bibliothèque sous mon escalier (vous saurez tout). Comme je passe devant cette bibliothèque plusieurs fois par jour (c’est sur le chemin de la salle de bains et de mon bureau, vous saurez tout), je l’ai toujours surveillé d’un oeil en me disant que ce trésor de la littérature ne perdait rien pour attendre.

La suite vous la connaissez : pandémie, confinement et enfin du temps pour lire. Le livre a quitté le dessous de l’escalier et s’est retrouvé dans mes mains, sur le canapé, à côté de la fenêtre (sacré promotion !).

Eça de Queiroz était considéré par Borges comme « un des plus grands écrivains de tous les temps ». Il suffit de lire Les Maia pour s’en convaincre. C’est tout simplement extraordinaire. Sans doute l’un des plus beaux et plus puissants romans portugais jamais écrits. Paru en 1888, à l’origine prévu pour être publié sous la forme d’un feuilleton, Les Maia raconte l’histoire d’une famille très aisée évoluant dans les hautes sphères de la bourgeoisie de Lisbonne. Mais le roman s’axe principalement sur un personnage, Carlos, et le cercle d’amis qui gravite autour de lui. On y trouve toutes sortes d’oisifs, des rentiers volages, des poètes qui n’écrivent pas, des hommes politiques creux, des aristocrates. Et bien-sûr, des femmes.

Dans cette classe sociale gentiment décadente, un brin antisémite, qui ne voit pas que le siècle est en train de changer, on dîne chez l’un ou chez l’autre, on va à l’opéra, au restaurant, on fume le cigare et on joue au billard, on profite des résidences secondaires, on fait semblant de s’intéresser à la vie politique et on y joint la poésie, on se plaint sans cesse, on convoite l’épouse du voisin, on s’ennuie, et pire que tout : on tombe amoureux.

Tout cela pourrait sembler insipide, c’est en réalité sublime. Ecrit alors qu’il travaillait et vivait en Angleterre, l’auteur ajoute une bonne dose de critique et de satire à une oeuvre en apparence romantique. Il égratigne avec drôlerie ce milieu qu’il connaît si bien, pour lequel il garde toutefois une certaine affection. C’est l’un des points forts de ce grand roman, cette oscillation entre la nostalgie d’un monde à jamais perdu et la critique acerbe d’un pays qui rate tout et ne voit pas que l’Europe fonce vers le chaos.

800 pages de bonheur, de passions, de sentiments, de drames mais aussi de rires. Et un style merveilleux. Et Lisbonne ! C’est splendide, littéraire, et la fin… si belle !

Allez j’arrête.

Frédéric

P.S : je me permets de féliciter les excellentes éditions Chandeigne, une maison discrète mais qui depuis longtemps fait un remarquable travail autour des littératures lusophones (ce mot compte triple).

Les Maia, Eça de Queiroz, traduit du portugais par Paul Teyssier, éditions Chandeigne  25 €

Ce roman existe aussi depuis peu en collection de poche chez le même éditeur à 15 € !

Washington Black

Confinement livre 4 : le poche qui devait sortir le 9 avril.

Peut-être aviez-vous lu l’année dernière Washington Black, d’Esi Edugyan paru aux éditions Liana Levi ? Si ce n’est pas le cas, vous aurez bientôt une deuxième chance avec la sortie prochaine en folio de ce singulier roman canadien.

Comme le dit si bien un critique littéraire : « Exceptionnel roman initiatique, Washington Black donne le sentiment de retomber en enfance. » Pas dans le sens où ce livre s’adresse à la jeunesse, mais parce qu’il peut réveiller l’enfant qui sommeille en vous et vous emporter  loin de votre quotidien. Ce qui actuellement, vous en conviendrez, ne se refuse pas !

Tout commence à la Barbade en 1830, les Antilles britanniques où règne alors un esclavage qui n’a rien à envier à celui des Etats du sud américain. Washington Black est un esclave de onze ans qui est loin de se douter qu’il est sur le point de vivre une série d’aventures qui bouleverseront sa vie. Tandis que le propriétaire de la plantation où il est exploité est un homme froid et cruel, son frère plus modéré ambitionne de construire un dirigeable et de révolutionner cette technique encore balbutiante. Intrigué par les talents de dessinateur de Washington Black, il en fait son apprenti et le compagnon de ses expériences. Mais un drame imprévu fait les événements se précipiter.

Des Antilles au Pôle Nord, en passant par Londres ou le Maroc, notre héros vivra mille péripéties, tentera se s’affranchir de sa condition et de trouver une liberté dans un siècle fait de paradoxes où le progrès technique et les découvertes peinent à effacer l’ancien monde.

On entre dans ce roman avec la même insouciance que dans un récit de Jules Verne, heureux et étonné par l’audace de cette poignante odyssée rocambolesque.

Frédéric

Washington Black, Esi Edugyan, traduit de l’anglais (Canada) par Michelle Herpe-Voslinsky

A paraître en Folio prochainement… Sinon disponible chez Liana Levi à 22 €

Ces montagnes à jamais

Confinement livre 3 : le roman américain qui a un coeur gros comme ça.

L’Amérique va mal semble vouloir dire Joe Wilkins, l’auteur de Ces montagnes à jamais (en vo : Fall back down when I die) paru chez Gallmeister début mars. Particulièrement l’Amérique rurale, des montagnes justement, ici celles du Montana. La peur, la bêtise mais aussi la pauvreté, le manque d’instruction dû aux carences d’un système éducatif démissionnaire, sont les ingrédients d’une recette bien connue de tous et au goût amer. C’est dans cette Amérique cul-terreuse et violente que tentent de survivre Wendell Newman, un employé de ranch dont l’héritage paternel est lourd à porter, et Gillian, une enseignante conseillère en éducation qui essaye d’empêcher le naufrage de son école. Tout autour il y a la suspicion, la paranoïa des éleveurs, la haine de l’Etat fédéral, les milices armées et les survivalistes du dimanche. Et puis il y a Rowdy, un garçon de sept ans qui ne dit pas un mot et que Wendell prend sous son aile. Et là tout d’un coup il y a comme un petit air d’espoir, mais pas pour très longtemps…

Ces montagnes à jamais est un très beau premier roman, avec des personnages taillés pour le cinéma, à la fois durs et fragiles, qui aspirent à vivre en paix dans un monde meilleur. Et même si cela ne dure que le temps d’un livre, on se dit qu’il est encore possible d’y croire.

Frédéric

Ces montagnes à jamais, Joe Wilkins, traduit de l’américain par Laura Derajinski, Gallmeister 23 €