Chanson douce

Commencer son roman par le meurtre de deux jeunes enfants, c’était un pari risqué pour Leïla Slimani. Mais il y a là ni provocation ni goût pour l’horreur, juste une volonté de secouer le lecteur dès les premières pages, de le prévenir en quelque sorte que les chapitres qui vont suivre ne seront pas une promenade de santé. Cependant tout se fera en douceur (d’où le titre), subtilement, mais de manière implacable, sans concession. D’ailleurs, du meurtre nous ne lirons aucune description. Ce qui nous intéresse ici c’est le pourquoi. Alors l’auteure rembobine son histoire et on s’accroche à son siège…

Les personnages de Leïla Slimani sont vous et moi, Paul et Myriam, un couple sans histoires, la classe moyenne, avec une ambition modeste, celle de gagner leur vie tout en préservant leur bonheur. Les enfants arrivent donc, puisque dans notre société le bonheur ne va pas sans eux. Seulement il faut s’en occuper, et ce n’est pas toujours facile de concilier réussite professionnelle et familiale. Et il faut les éduquer aussi, dieu sait que ce n’est pas facile non plus. Alors on fait comme tout le monde : on cherche une nounou. Puis on finit par la trouver. Elle est discrète, travailleuse, silencieuse, elle sait cuisiner, on a confiance en elle. Ensuite on triche un peu, elle déborde sur ses heures, en fait de plus en plus, mais ça nous arrange car avec le travail on a pas beaucoup de temps pour les enfants. Et un jour la nounou fait quasiment partie de la famille, c’est à la fois une domestique des temps modernes et une assistante maternelle, qu’on peut ranger dans un coin quand on en a plus besoin, mais qu’on peut emmener aussi en vacances avec nous car sous prétexte de lui faire un cadeau, ça nous permet de ne pas avoir à nous occuper à temps plein des enfants. En somme il n’y a que des avantages.

Sauf qu’une nounou ne fera jamais partie de la famille. Jamais.

Alors les choses se compliquent un jour, il y a des signaux d’alerte mais on préfère ne pas trop y prêter attention, on détourne le regard. On oublie que la nounou est avant tout un être humain, avec un passé, une vie, des envies, des rêves, des frustrations, des blessures, des sentiments, des angoisses…  Et quand les eaux deviennent troubles, que des relations perverses s’installent, que les rôles ne sont plus tenus, alors les monstres remontent à la surface.

Dans son deuxième roman, Leïla Slimani dresse un portrait peu glorieux mais fascinant de notre société contemporaine, un tableau cruel autant que réaliste et lucide. Ce monde dans lequel nous vivons, dans lequel nos enfants naissent, ce monde malade rongé par la domination, l’hypocrisie, l’argent, où les différences nous séparent, nous accablent, ce monde superficiel où nous envoyons à nos amis des photos parfaites de nos enfants parfaits, alors qu’en vérité notre famille, notre vie de couple est un naufrage, ce monde, notre monde, Leïla Slimani l’explore avec talent, un brin de malice et une glaçante réussite.

« On se sent seul auprès des enfants. Ils se fichent des contours de notre monde. Ils en devinent la dureté, la noirceur mais n’en veulent rien savoir. »

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Chanson douce, Leïla Slimani, éditions Gallimard 18 €.

Prix Goncourt 2016.

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