Rentrée littéraire : Betty

Rentrée littéraire 2020 livre 2 : le roman qui enterre tous les autres.

Il y a de fortes chances que vous en entendiez parler.

Pas parce que l’éditeur en fait des montagnes ou que les journalistes se sentent obligés de le chroniquer, pas parce que l’auteur (Tiffany McDaniel) passe à la Grande Librairie ou que les libraires sont des vendus… Non, juste parce que c’est un très grand livre.

Betty n’est pas un livre post-moderne new-yorkais avec une narration qui décoiffe, pas un livre qui surf sur une mode ou qui tombe à pic, juste une histoire inoubliable avec des personnages merveilleux, un roman qui va vous mettre à genoux, vous fera pleurer dans votre canapé, vous fera prendre conscience que tout l’enjeu de la littérature est là, entre vos mains.

Betty est une petite indienne comme la surnomme son père, un Cherokee au grand coeur, qui préfère la splendeur des mensonges à la laideur de la vérité. Raconteur d’histoires, il abreuve ses enfants de contes et de paraboles poétiques, tout en fabriquant des potions et un peu d’alcool. Betty grandit dans cet univers tout à la fois magique et insouciant, entourée de ses frères et soeurs. Il y a Fraya, la plus grande, belle et sauvage. Mais aussi Flossie, impertinente et volage. Du côté des frères il y a celui qui dessine sans arrêt au fusain, l’ainé dont le regard cache de sombres mystères et le petit dernier qui parle à ses cailloux. Mais il y a surtout la mère qui piétine toujours les mêmes photos de famille, dont la folie peu à peu se répand dans toute la maison, contamine toute la fratrie. Tandis que les années passent, Betty affronte tant bien que mal les préjugés raciaux et les insultes, comprend peu à peu l’étendue des secrets qui empoisonnent sa mère et devient malgré elle le témoin d’un désastre inévitable.

Alors Betty écrit. Elle se jette sur le papier comme une possédée, brise des mines de crayons, et enfouis ses terribles secrets sous terre, à l’abri dans des bocaux en verre.

Dans Betty il y a la campagne de l’Ohio, de la joie, des drames et des larmes, une église incendiée et une malédiction. Il y a un père qui aime plus que tout ses enfants et tente de préserver sa famille, il y a des femmes qui souffrent et des hommes qui ressemblent à des monstres. Il y a aussi une petite fille qui ne lâche rien, qui voit tout, s’accroche aux mots et raconte, et qui plus tard deviendra femme.

C’est beau, c’est généreux, c’est vivant.

Pour toutes ces raisons, Betty mérite bien d’être lu.

« Et puis j’ai écrit. De mes écrits ressortaient des entrelacs et des ciselures. Il y avait des griffes et des serres, des choses plus douces également. Je parlais d’eau ruisselant des murs, de fumée dérivant dans le ciel. De ces réalités intangibles ou palpables qui nous liaient tous en des noeuds qu’aucun début extraordinaire ne pourrait jamais fixer. Mes poèmes embrassaient tout ce que mes bras ne pouvaient étreindre. Ils hurlaient ce que je taisais. »

Betty, Tiffany McDaniel, traduit de l’américain avec passion par François Happe, éditions Gallmeister 26,40 €

Rentrée Littéraire : Nickel Boys

Rentrée Littéraire 2020, livre 1 : le roman implacable.

Elwood Curtis est un bon gars. Travailleur, il sait éviter les ennuis, ce qui peut s’avérer utile lorsqu’on est noir dans la Floride ségrégationniste des années 60. Profondément touché par les discours de Martin Luther King, il aspire à une vie libre, faite d’études et de droits civiques, dans la paix et l’égalité. Et c’est le coeur rempli d’espoir qu’il décide de se rendre à l’université.

Sa seule erreur sera d’y aller à pied.

Nickel Boys est une histoire inspirée de faits réels. Cela commence par des ossements déterrés dans un campus, là où il ne devrait y avoir que de la terre et de l’herbe. Une histoire où en toute impunité, des hommes ont souffert et sont morts, juste parce qu’ils étaient noirs. Certains ont survécu et se sont emmurés dans le silence. D’autres peu à peu se sont mis à parler. Du passé, de l’horreur, de la Nickel Academy, une maison de correction déguisée en université bienveillante pour jeunes délinquants. Elwood Curtis y était.

Seuls quatre écrivains ont été couronnés deux fois du Prix Pulitzer, dont William Faulkner et désormais Colson Whitehead. Après Underground Railroad, l’auteur américain signe un roman grave et saisissant, terrible et douloureux, qui une fois terminé vous laissera sans voix. Un cauchemar captivant qui met en lumière les sombres fondations de l’Amérique contemporaine.

Nickel Boys, Colson Whitehead, traduit de l’américain par Charles Recoursé, Albin Michel 19.90 €

L’Homme sans postérité

Confinement livre 7 : le classique allemand qui vous élève l’âme.

Voici l’une des merveilles cachées du domaine allemand Libretto, traduite pour la première fois en français en 1978 aux éditions Phébus.

Un adolescent quitte sa famille adoptive pour rejoindre un oncle ermite qui vit sur une île entourée de montagnes. Le séjour se déroule d’abord dans une froide hostilité, puis finalement les deux hommes se trouvent…

L’Homme sans postérité est un récit qui se lit comme on observe un tableau. Petit à petit l’oeil découvre des détails, on avance et puis on recule, des formes apparaissent, des ombres se dessinent, et peu à peu la lumière finit par l’emporter.

C’est une comparaison facile car Adalbert Stifter (1805-1868) fut aussi peintre. Mais c’est finalement en tant qu’écrivain qu’il marquera les esprits : Nietzsche, Hermann Hesse, Peter Handke… se revendiqueront de lui. Il y a d’ailleurs beaucoup de ces trois hommes chez Stifter, particulièrement dans ce court roman. Une métaphysique, une spiritualité et une quête de sens, mais aussi une écriture blanche, en recul. Les phrases, les mots, s’effacent pour laisser toute la place au texte. En pleine période romantique, c’est d’une surprenante modernité. Pourtant les images sont là : la jeunesse tourmentée, la solitude, les montagnes, un lac immense, une île presque inaccessible, une vieille abbaye, des falaises à pic… Il n’y manque plus qu’Hölderlin ! Mais justement, alors qu’ils sont si peu décrits, les paysages apparaissent avec une incroyable netteté. Le récit quant à lui garde une part de mystère, d’inconnu.

Frédéric

L’Homme sans postérité, Adalbert Stifter, élégamment traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, Libretto 8.10 €