Mister Alabama

Si un jour vous remontez dans le temps jusqu’en 1979, que vous passez par Mud Creek, Alabama, le long de la Tennessee River, arrêtez-vous chez Alvin Lee Fuqua. Vous y croiserez peut-être Freddy, joueur de base-ball raté, ou bien Cliff, vétéran du Vietnam qui n’aime pas trop parler du passé, et peut-être même le fantôme de Johnny Ray, figure mythique des marais victime du mal des profondeurs.

Mais si vous tombez sur Alvin lui-même, surtout ne lui proposez pas une bière ni un hot-dog, car cet ex-Mister Alabama pense que le moment est venu de reprendre les haltères. Alvin a en effet un plan tout tracé : devenir Mister America. Et profiter du succès pour tourner un film avec Burt Reynolds sur la contrebande de whisky.

Mais pour cela il lui faudra gérer Donna, la veuve de Johnny Ray qui n’a plus toute sa tête et ses deux enfants accrocs aux céréales et joueurs de couteaux, ses amis gentiment psychopathes, le shérif du coin perspicace et pragmatique, et enfin sa grande soeur Alma, comédienne anorexique victime de troubles obsessionnels compulsifs.

Sans compter les stéroïdes, un mystérieux trésor dans une épave, les soirées fritures, les alligators et pire que tout… Le Delirium de la moule !

Phillip Quinn Morris est né en Alabama en 1954 et n’est l’auteur que de deux romans. Le premier, Mister Alabama, publié en 1989, aura attendu 27 ans avant d’être enfin traduit chez nous ! Merci et bravo aux éditions Finitude pour cette belle prise !

Ce roman improbable, caustique, souvent loufoque, met en scène une belle brochette de bras cassés. Mais l’auteur a su rendre ses personnages attachants. Solidaires dans l’adversité et fidèles en amitié, ce sont de doux dingues qui prennent soin les uns des autres et qui ne se formalisent pas lorsque les choses dérapent légèrement. On rit beaucoup dans Mister Alabama, mais on est aussi séduit par cette Amérique de perdants et par ces purs moments de poésie et de quiétude, qui tels des spectres chafouins, s’échappent des marais de la Tennessee River.

« Ne crois rien de ce que tu entends, et seulement la moitié de ce que tu vois. » Johnny Ray.

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Mister Alabama, Phillip Quinn Morris, éditions Finitude 21 €.

Retour à Oakpine

Oakpine, petite ville nichée au coeur du Wyoming, est un endroit paisible où le temps semble s’être figé. C’est ici que Craig, Frank, Mason et Jimmy ont vécu les plus belles années de leur jeunesse. Certains d’entre eux sont partis ailleurs faire leur vie, certains sont restés, mais tous vont s’y retrouver suite aux caprices du destin. Mais du haut de leur cinquantaine, leurs jeunes années paraissent bien loin, d’autant que les jours de l’un deux, frappé par la maladie, sont comptés. Ces quatre là, toutefois, n’ont pas dit leur dernier mot…

Pour son troisième roman traduit en français, Ron Carlson, l’un des auteurs les plus discrets du catalogue Gallmeister, signe une histoire lumineuse, empreinte d’une chaleureuse humanité. Entre souvenirs doux amers d’une adolescence américaine, chronique familiale douloureuse traitant de la filiation et portrait d’une bande d’amis que le temps n’a pas épargné, l’auteur parvient à créer un petit miracle : un tableau émouvant d’une communauté soudée, où malgré les drames et les problèmes familiaux, chacun trouve le courage de la remise en question. A travers l’apparente banalité des gestes du quotidien, faite de petits instants conviviaux, Ron Carslon fait ressortir la force d’une amitié solaire qui ne dit jamais son nom, comme par excès de pudeur.

Difficile de dire si l’Amérique de Ron Carlson existe vraiment, tellement Oakpine avec ses personnages tendres et attachants, presque parfaits malgré leurs fêlures, apparaît comme une ville imaginaire coupée du monde, un souvenir adolescent fantasmé. Qu’importe, le roman est passionnant et l’on partage très vite les histoires émouvantes de ces quatre amis comme si nous les avions rêvées, comme si nous les avions vécues.

Retour à Oakpine, Ron Carlson, éditions Gallmeister 23.10 €

Le chagrin des vivants

Énormément d’histoires ont été écrites sur les deux conflits majeurs du XXème siècle. Pour son premier et très bon roman, l’anglaise Anna Hope prend le parti de se pencher sur la période qui a suivi la fin de la grande guerre, sur le sol britannique, à Londres plus précisément.

L’histoire commence avec le corps d’un homme tombé au combat pris au hasard sur un champ de bataille français et rapatrié en Angleterre. Cette dépouille du soldat inconnu arrive à Londres quelques jours plus tard, le 11 novembre 1920, salué par tout un peuple meurtri par tant de maris, frères et fils disparus.

Dans la foule, trois femmes sont venues chercher chacune à leur manière la possibilité de pouvoir enfin se recueillir et exorciser la douleur laissée par ceux qui ne sont pas revenus : Evelyn , issue de la grande bourgeoisie londonienne, tente d’oublier la mort de son fiancé en travaillant pour le bureau responsable du versement des pensions aux mutilés de guerre. Ada voit partout son fils pourtant tué au front, et Hettie, quant à elle, travaille dans un cabaret et offre aux soldats rescapés trois minutes de danse moyennant une livre.

Au cours des quatre journées précédant l’arrivée du cercueil à Westminster, le lecteur découvre et suit ces trois parcours que rien ne semble rapprocher. C’est sans compter sur la très habile construction du roman et sur le très beau phrasé d’Anna Hope, qui font du Chagrin des vivants  une des très belles découvertes de cet hiver.

Le chagrin des vivants, Anna Hope, éditions Gallimard 23 €.