Rentrée Littéraire : Nickel Boys

Rentrée Littéraire 2020, livre 1 : le roman implacable.

Elwood Curtis est un bon gars. Travailleur, il sait éviter les ennuis, ce qui peut s’avérer utile lorsqu’on est noir dans la Floride ségrégationniste des années 60. Profondément touché par les discours de Martin Luther King, il aspire à une vie libre, faite d’études et de droits civiques, dans la paix et l’égalité. Et c’est le coeur rempli d’espoir qu’il décide de se rendre à l’université.

Sa seule erreur sera d’y aller à pied.

Nickel Boys est une histoire inspirée de faits réels. Cela commence par des ossements déterrés dans un campus, là où il ne devrait y avoir que de la terre et de l’herbe. Une histoire où en toute impunité, des hommes ont souffert et sont morts, juste parce qu’ils étaient noirs. Certains ont survécu et se sont emmurés dans le silence. D’autres peu à peu se sont mis à parler. Du passé, de l’horreur, de la Nickel Academy, une maison de correction déguisée en université bienveillante pour jeunes délinquants. Elwood Curtis y était.

Seuls quatre écrivains ont été couronnés deux fois du Prix Pulitzer, dont William Faulkner et désormais Colson Whitehead. Après Underground Railroad, l’auteur américain signe un roman grave et saisissant, terrible et douloureux, qui une fois terminé vous laissera sans voix. Un cauchemar captivant qui met en lumière les sombres fondations de l’Amérique contemporaine.

Nickel Boys, Colson Whitehead, traduit de l’américain par Charles Recoursé, Albin Michel 19.90 €

L’Homme sans postérité

Confinement livre 7 : le classique allemand qui vous élève l’âme.

Voici l’une des merveilles cachées du domaine allemand Libretto, traduite pour la première fois en français en 1978 aux éditions Phébus.

Un adolescent quitte sa famille adoptive pour rejoindre un oncle ermite qui vit sur une île entourée de montagnes. Le séjour se déroule d’abord dans une froide hostilité, puis finalement les deux hommes se trouvent…

L’Homme sans postérité est un récit qui se lit comme on observe un tableau. Petit à petit l’oeil découvre des détails, on avance et puis on recule, des formes apparaissent, des ombres se dessinent, et peu à peu la lumière finit par l’emporter.

C’est une comparaison facile car Adalbert Stifter (1805-1868) fut aussi peintre. Mais c’est finalement en tant qu’écrivain qu’il marquera les esprits : Nietzsche, Hermann Hesse, Peter Handke… se revendiqueront de lui. Il y a d’ailleurs beaucoup de ces trois hommes chez Stifter, particulièrement dans ce court roman. Une métaphysique, une spiritualité et une quête de sens, mais aussi une écriture blanche, en recul. Les phrases, les mots, s’effacent pour laisser toute la place au texte. En pleine période romantique, c’est d’une surprenante modernité. Pourtant les images sont là : la jeunesse tourmentée, la solitude, les montagnes, un lac immense, une île presque inaccessible, une vieille abbaye, des falaises à pic… Il n’y manque plus qu’Hölderlin ! Mais justement, alors qu’ils sont si peu décrits, les paysages apparaissent avec une incroyable netteté. Le récit quant à lui garde une part de mystère, d’inconnu.

Frédéric

L’Homme sans postérité, Adalbert Stifter, élégamment traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, Libretto 8.10 €

Etés Anglais

Confinement livre 6 : Le roman anglais qui fait du bien.

Juillet 1937, au coeur du Sussex, rien ne semble troubler la douce routine de la famille Cazalet. L’été approchant, tout le monde a quitté Londres pour la résidence secondaire dans la campagne située à quelques kilomètres de la mer. Trois générations cohabitent sous le même toit en parfaite harmonie et dans le respect des traditions, domestiques compris.

Mais en Allemagne un oiseau de mauvaise augure agite l’Europe et on craint un nouveau conflit, et même une invasion. Et il y a ces trois frères qui semblent bien différents, la soeur Rachel gentiment vieille fille qui en pince pour une femme, le grand-père qui conduit à droite et radote, et les enfants qui à leur façon refont le monde.

En commençant ce roman de 550 pages, premier volume d’un cycle de quatre, on craint d’abord quelque chose d’un peu niais, longuet et gentiment dépassé. Mais plus on avance, et plus on s’attache à cette famille plus fragile qu’elle n’y paraît, et surtout plus complexe. Et on est frappé par la modernité du ton, de la narration habile et drôle, du propos féministe et mordant.

Elizabeth Jane Howard (1923-2014) est époustouflante dans ce roman, elle nous transporte d’un personnage à l’autre avec une aisance rare, une grande finesse psychologique. Roman historique et familial, portrait d’une Angleterre qui doute d’elle-même, La Saga des Cazalet est un délice qu’on sirote à l’ombre ou au soleil, qu’on ait le blues ou de l’entrain, qu’on soit libre ou confiné.

Frédéric

Eté Anglais,

La Saga des Cazalet Tome 1, Elizabeth Jane Howard, merveilleusement traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, La Table Ronde 24 €